La guerre de l'Irak a fait le jeu des terroristes, estime-t-on en Russie

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Moscou, 22 mars (par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA-Novosti).

La manifestation de protestation qui a eu lieu dans le centre de Moscou à l'occasion de l'anniversaire du début de la guerre de l'Irak est incomparable à celles qui ont eu lieu, par exemple, à Chicago, à San Francisco ou dans les capitales européennes.

Si 300 000 personnes ont participé à la manifestation de Madrid et 150 000 à celle de Londres, seulement 100 à 200 jeunes d'extrême-gauche ont défilé à Moscou. Après avoir brandi le drapeau rouge-noir et les portraits de Che Guevara, après avoir piétiné l'épouvantail d'un bourgeois enveloppé dans le drapeau américain, les manifestants se sont dispersés.

Cet aspect extérieur modeste de la protestation ne signifie nullement que la guerre en Irak et ses conséquences pour la lutte contre le terrorisme international ne préoccupent pas les Russes. Tout simplement, la Russie était préparée mieux que quiconque à l'enfer observé ces derniers mois en Irak. Moscou avait prévenu de nombreuses choses qui se sont confirmées aujourd'hui. En effet, Bagdad n'a pas d'armes de destruction massive. Washington et Londres avaient intentionnellement exagéré ou, au mieux, accueilli d'une façon peu critique les données de leurs services de renseignements. L'introduction des troupes de la coalition dans ce pays était effectivement un jeu d'enfants en comparaison avec leur retrait.

C'est pourquoi, si les Américains croyaient naïvement à l'épanouissement de la démocratie en Irak après l'incarcération de Saddam Hussein, la Russie qui n'a pas oublié la triste expérience des troupes soviétiques en Afghanistan n'attendait rien de bon de l'intervention américaine en Irak.

Mais les résultats ont même dépassé ces attentes pessimistes. Disons à haute voix ce qu'il est pénible de prononcer: la guerre en Irak a fait le jeu du terrorisme international.

Si, auparavant, il n'y avait aucun lien entre "Al-Qaïda" et ce qui se passait en Irak, aujourd'hui, ce lien se manifeste quotidiennement par les explosions d'hôtels à Bagdad, le lancement de missiles contre les postes de commandement américains et les attaques contre les soldats de la coalition. Sans bénéficier de la démocratie, les Irakiens ont perdu la sécurité. L'occupation chaotique du pays emporte plus de vies que la guerre.

Mais le plus triste réside ailleurs. Le terrorisme islamique orchestré par "Al-Qaïda" a reçu une parfaite justification idéologique: la défense d'un Etat arabe déchiré et humilié par l'Occident impérialiste. Il a également reçu une cible commode sous forme des troupes d'occupation.

D'autre part, la guerre en Irak a détourné l'énergie politique, les possibilités militaires et les ressources économiques de la véritable lutte contre le terrorisme international. "Al-Qaïda" peut profiter de cette trêve de plusieurs mois, sinon de plusieurs années, en vue d'accélérer le recrutement des partisans du djihad - la guerre sainte mondiale des musulmans contre les infidèles - sous le mot d'ordre de la défense de l'Irak contre l'assujettissement néocolonial.

La flambée de haine du monde musulman envers les Etats-Unis après la guerre en Irak est le fondement idéologique principal de ce recrutement. Comme il ressort des sondages d'opinion effectués par le Centre d'études Pew de Washington, Oussama ben Laden jouit du soutien de 65 % des personnes interrogées au Pakistan, de 55 % en Jordanie et de 45 % au Maroc. En Turquie, pays qui veut adhérer à l'Union européenne, 31 % des personnes interrogées estiment justifiées les attaques des terroristes-kamikazes contre les Américains et les citoyens d'autres pays occidentaux en Irak, alors qu'en Jordanie, pays arabe relativement modéré, cette position est partagée par 70 %.

Pour l'instant, personne n'a eu l'idée d'interroger à ce sujet les 20 millions de musulmans de Russie. Mais, à en juger par les déclarations publiques de leurs leaders, il est évident que les statistiques auraient pu être également effrayantes.

Bref, la guerre déclenchée par l'équipe Bush a offert un cadeau généreux au terrorisme international. "Al-Qaïda" a reçu - au moins, aux yeux de la communauté musulmane mondiale - un noble but: le châtiment pour l'Irak outragé.

Il est à signaler que l'idée de porter un coup à l'Irak avait germé dans l'équipe de George Bush indépendamment de la lutte contre "Al-Qaïda". Des révélations frappantes à ce sujet se trouvent dans le livre "Contre tous les ennemis" ("Against All Ennemies") de Richard Clarke, ancien conseiller de George Bush pour la lutte antiterroriste, paru lundi 22 mars aux Etats-Unis. Selon l'auteur, le premier Secrétaire adjoint à la Défense Paul Wolfowitz lui a carrément déclaré qu'au lieu d'Al-Qaïda" et d'Oussama ben Laden, les Etats-Unis devraient sévir contre l'Irak.

"Nous n'avons pas besoin de nous occuper d'Al-Qaïda", a dit Paul Wolfowitz. Pourquoi parlons-nous de ce menu fretin? Il faut parler du terrorisme irakien contre les Etats-Unis".

Tandis que Washington poursuivait ses propres objectifs en Irak, le "menu fretin" s'est fortifié et n'a pas hésité à en faire la preuve dans le massacre perpétré le 11 mars à Madrid. Probablement, pour la première fois dans l'histoire contemporaine, un acte terroriste a eu des conséquences aussi impressionnantes: la chute du gouvernement d'un pays européen.

Certes, le sang de 200 victimes a été versé sur le terrain du mécontentement des Espagnols à l'égard de la politique appliquée par le cabinet de José Maria Aznar. Certes, José Maria Aznar a commis une grossière erreur en essayant d'attribuer, en dépit des preuves évidentes, la responsabilité des explosions aux séparatistes basques. Mais est-ce que les terroristes d'Al-Qaïda" auraient pu se féliciter d'une telle influence sur les élections d'un grand Etat européen, s'ils n'avaient pas agi dans les conditions suscitées par la guerre en Irak?

La contre-vérité sur les armes de destruction massive qui a servi de prétexte pour déclencher cette guerre a entraîné le mensonge de l'ancien premier ministre espagnol sur les auteurs de l'acte terroriste. José Maria Aznar ne sera probablement pas l'unique dirigeant frappé par le boomerang irakien. Il est peu probable que Silvio Berlusconi et Tony Blair dorment d'un sommeil tranquille.

Intervenant à la Maison Blanche à l'occasion de l'anniversaire de la guerre en Irak, le président George Bush a essayé d'omettre de mentionner les échecs de la campagne militaire irakienne. Son discours pathétique contenait une phrase curieuse: " ... Nous ne serons jamais mis à genoux par la violence d'une poignée de personnes. Nous ferons face à ce danger mortel et nous l'éliminerons en commun".

En commun? En fait, rien n'a autant divisé en camps opposés le front international des adversaires du terrorisme que la guerre en Irak. L'Europe s'est insurgée contre les Etats-Unis, une scission s'est produite en Europe à cause de l'Amérique. Le débat entre les partisans et les adversaires de l'intervention en Irak se poursuit jusqu'à ce jour et nul ne sait quels malheurs entraînera la recherche de la vérité.

Faisant preuve d'imagination, on peut déceler des conséquences positives de la guerre de l'Irak. Par exemple, il y a un dictateur de moins. Il est vrai, des milliers de vies irakiennes et des centaines de vies américaines, un pays en ruines et un nouveau stimulant donné au terrorisme international semblent un prix excessif.

On peut dire que d'autres régimes radicaux sont effrayés et renoncent de leur plein gré à leurs programmes de création des armes de destruction massive. Mais qui sait, si cette résignation est plutôt le résultat de la lassitude causée par les sanctions économiques et l'isolement international qu'une conséquence psychologique de la guerre de l'Irak.

Mais cette guerre a apporté tout de même une bonne nouvelle, estiment plusieurs politologues russes. Les Etats-Unis ont manifesté leur incapacité de régler ces situations de crise, et l'opinion mondiale en tiendra compte à l'avenir.

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