La Russie n'est tout simplement pas prête à la démocratie. Sa population se sent, de toute évidence, beaucoup mieux dans le contexte d'un pouvoir autoritaire, de celui, dirait-on, d'empereur ou tout bonnement du tsar. Assez nombreux sont effectivement, depuis ces derniers jours, ces observateurs en Occident qui font de telles conclusions, en commentant les résultats de l'élection du Président de Russie. Quoi qu'il en soit, à mon avis, une telle approche dans les évaluations des événements du dimanche dernier en Russie est plus que superficielle. Cela s'explique sans doute par le fait que l'Occident ne se rend tout simplement pas bien compte de ce qui se produit à présent en Russie ni de ce qui s'y était produit depuis ces quinze dernières années.
Force est de reconnaître qu'autrefois, les Russes avaient salué avec enthousiasme la "pérestroïka", annoncée par Mikhaïl Gorbatchev, tout d'ailleurs comme la ligne proclamée par Boris Eltsine pour édifier une société démocratique en Russie. En règle générale, de tels changements étaient du goût des Russes. Le mot même "démocratie" était très à la mode à l'époque. Bien plus, la Russie nouvelle du début des années 1990 saluait aussi le plus chaleureusement les idées des "jeunes réformateurs". C'est avec le plus grand respect que les gens prononçaient alors les noms d'Egor Gaïdar ou d'Anatoli Tchoubaïs, en y associant leurs propres espoirs d'une percée rapide dans l'économie, d'un passage du pays au marché et, comme résultat, d'une amélioration radicale du niveau de vie de la population tout entière.
Néanmoins, dans vie, tout s'est passé autrement, et plus précisément selon la formule bien connue du Premier ministre de l'époque, Viktor Tchernomyrdine: "On a voulu faire le mieux possible, mais le résultat s'en est avéré comme toujours...".
D'une année sur l'autre, il devenait de plus en plus évident que les théories économiques occidentales ne travaillaient tout simplement pas en Russie, comme il se devait. Bref, on ne sait pas pourquoi ces théories s'y avéraient bel et bien inefficaces. Qui plus est, vers le milieu de ces mêmes années 1990, les budgets de bien des ménages en Russie n'atteignaient même pas le minimum vital, alors que les entreprises qui employaient les soutiens de famille se fermaient généralement l'une après l'autre, et même celles de ces entreprises qui tournaient encore tant bien que mal cessaient de rémunérer à temps leurs travailleurs, au début, pour ne payer même pas du tout le salaire à leurs employés très souvent par la suite. Comme résultat, la société a commencé à changer de priorités. Autrement dit, il n'était plus à la mode de s'occuper de la science, de la culture, de l'enseignement ou de la médecine. On appréciait de plus en plus à l'époque des hommes d'affaires à une réputation souvent plus qu'obscure et au passé manifestement criminel. On voyait s'avancer de plus en plus au premier plan des oligarques ayant fait leurs fortunes, en dilapidant les biens publics ou privatisant pratiquement pour rien de grosses entreprises d'Etat. Les amateurs de "pêcher en eau trouble" avaient alors étroitement entouré le Président de l'époque, Boris Eltsine, que le peuple appelait de plus en plus souvent tout court le "Tsar Boris".
L'économie parallèle n'a pas tardé à réapparaître, y compris sous forme de convois chargés de métaux non-ferreux, volés et expédiés de toute urgence en Occident. Tout un "fleuve de pétrole" ne servait qu'enrichir des voleurs purs et simples. De plus en plus souvent, les contrats étaient remboursés "au noir".
La guerre déclenchée en Tchétchénie à l'époque d'Eltsine n'a fait qu'aggraver encore plus la déception de la société par le pouvoir en Russie.
Vers la fin des années 1990, la popularité du pouvoir en Russie s'est mise à dégringoler à une rapidité vertigineuse. Parallèlement, tel un blue-jean bon marché, le complet taillé pour la Russie selon une coupe occidentale à la mode et paraissant très chic autrefois, habit connu sous le nom de "démocratie", s'est mis à déteindre pour devenir bel et bien délavé à l'extrême. Aussi, les gens n'associaient-ils plus à ce mot les libertés tant attendues ni les perspectives radieuses d'une croissance économique, mais plutôt toute sorte de malheurs, tant leurs propres malheurs personnels que ceux de l'Etat tout entier, qu'il s'agisse des vieux affamés et en haillons ou des enfants abandonnés dans des gares.
C'est pourquoi très peu de Russes s'étonnent aujourd'hui qu'à l'élection du Président de la Fédération de Russie, les électeurs ne votaient que très faiblement pour une représentante de "l'idée démocratique" - Irina Khakamada - qui a figuré, ces dernières années, parmi les leaders de l'Union des Forces de droite (SPS), comme d'ailleurs Anatoli Tchoubaïs et Egor Gaïdar qui sont devenus, faut-il l'admettre, par trop impopulaires auprès du peuple. Aussi, est-il fort peu probable qu'Irina Khakamada ait pu espéré un résultat meilleur au scrutin que le score qu'elle y a finalement obtenu (3,8% des suffrages exprimés). Or, contrairement aux temps jadis, les Russes n'ont pas, non plus, voté avec un enthousiasme excessif, loin s'en faut, pour les candidats de gauche - représentants de "l'opposition patriotique". En effet, lesdits représentants, et plus précisément Nikolaï Kharitonov et Sergueï Glaziev, n'ont récolté en tout et pour tout qu'environ 18% des voix d'électeur. Et même cela est devenu possible, selon bien des experts, grâce à des vieillards septuagénaires qui sont toujours le plus sincèrement persuadés que le pays avait vécu le mieux sous Leonid Brejnev. Quoi qu'il en soit, des personnes plus jeunes ne se souviennent que trop bien tant les magasins vides que les promesses infinies des communistes alors au pouvoir d'un proche changement pour le mieux dans la vie du pays.
Les hauts résultats de Vladimir Poutine aux dernières présidentielles montrent justement on ne peut mieux que le pays ne croit plus à des promesses, mais seulement à des affaires tout à fait concrètes. Selon les données du journal russe "Vremia novosteï", pendant les quatre années du premier mandat présidentiel de Vladimir Poutine, l'économie nationale a enregistré un progrès très spectaculaire et ce, pour toute une série d'indices. Tout d'abord, la récession paraissant interminable dans la production a enfin cédé la place à une croissance tout à fait impressionnante. A signaler que la croissance du produit intérieur brut (PIB) était fixée tous les ans (10% en 2000, 5,1% en 2001, 4,7% en 2002, 7,3% en 2003), tout d'ailleurs comme la croissance de la production industrielle (11,9% en 2000, 4,9 en 2001, 3,7% en 2002, 7,0% en 2003), des revenus réels de la population, des investissements aux fonds fixes etc.. Les réserves de change de la Banque Centrale de la Fédération de Russie sont allées de 12,5 milliards de dollars en 1999 à presque 77 milliards de dollars à l'issue de 2003. Mieux, la Russie s'est acquittée visiblement sans trop de problèmes du plus fort de remboursements de sa dette extérieure. En 2003, Moscou a versé plus de 17 milliards de dollars à ses créanciers étrangers, encore que l'on ait toute la certitude qu'à l'avenir, non plus, il n'y aura pas de problèmes avec le remboursement opportun des dettes par la Russie.
Néanmoins, les Russes se rendent parfaitement bien compte que leur pays est encore très éloigné de l'idéal recherché. C'est que la guerre en Tchétchénie continue, des bombes de terroristes explosent dans le métro, la pauvreté n'est pas encore du tout surmontée, la corruption est toujours quasi omniprésente et ainsi de suite. Mais envers et contre tout, les gens regardent l'avenir avec optimisme, chose qui est attestée, entre autres, par le taux de participation de l'électorat aux dernières présidentielles - 64,3%. Dans bien des pays, cet indice est souvent beaucoup inférieur. Autrement dit, tout comme cela doit se faire dans une société démocratique, les Russes ont sincèrement fait leur choix.