L'Union Européenne s'élargit. L'élargissement, fixé au 1er mai 2004, sera le cinquième du nombre, mais, ce sera vraisemblablement la première extension "record" par son ampleur. Le nombre de membres de l'UE doublera, même chose pour la population, ce qui augmentera considérablement le potentiel économique de l'Union après l'élargissement.
Pour la Russie, cet élargissement est aussi un événement hors du commun. C'est que ce sont nos voisins immédiats, bien plus, d'ex-républiques de l'URSS et des Etats qui, des dizaines d'années durant, ont coopéré avec l'Union Soviétique, et ensuite avec la Russie, aux niveaux les plus divers, jusqu'à la coproduction.
C'est pourquoi on estime en Russie que le futur élargissement, à la différence des précédents, touche de près nos intérêts nationaux. Les discussions n'en finissent pas: qu'est-ce que cet élargissement apportera à notre pays - en récolterons-nous des avantages ou des inconvénients? Pour répondre brièvement à cette question, il est probable qu'à court terme les inconvénients seront plus nombreux que les avantages.
Le préjudice à court terme pour la Russie consécutif à l'élargissement de l'UE est évident - nos préoccupations à ce sujet ont été exposées en 14 points, présentés à nos partenaires européens à la mi-janvier. Notre souci premier concerne l'agriculture.
Les agriculteurs russes sont souvent perdants face à leurs concurrents européens, même sur le marché intérieur. Et ceci dans un contexte où en Russie les prix d'achat en gros de matières premières agricoles sont plusieurs fois inférieurs aux prix pratiqués en Europe. La raison de cette perte réside dans le fait que l'UE subventionne son agriculture en octroyant des aides directes et à l'exportation. Après l'élargissement ces subventions profiteront aux "nouveaux" - il est prévu de leur allouer 4,72 milliards d'euros pendant trois ans. Ce qui signifie que les produits alimentaires fabriqués en Pologne ou dans les Etats baltes, qui actuellement ne sont pas compétitifs par rapport aux produits russes, deviendront concurrentiels. D'un côté, on verra apparaître sur les étalages russes un nouveau choix de produits, d'un autre côté, nos agriculteurs seront confrontés à de sérieux problèmes. Et compte tenu de la rigueur du climat russe, ces problèmes pourraient devenir insolubles - si, bien sûr, la Russie et l'Union Européenne ne trouvent pas de solutions mutuellement acceptables. Mais nos problèmes agricoles ne s'arrêtent pas là. La Russie livre traditionnellement des produits de boucherie et des produits laitiers aux pays qui s'apprêtent à intégrer l'UE. Après leur intégration, de nouvelles règles vétérinaires entreront en vigueur sur leurs territoires, ce qui interdira à la Russie de poursuivre ses livraisons dans les volumes antérieurs. En d'autres termes, nous subirons un afflux de produits, alors que le mouvement inverse se réduira sensiblement.
Enfin, encore un exemple. Les quotas actuels de l'UE frappant les livraisons de céréales russes constituent environ 1,5 million de tonnes par an. Après l'élargissement il n'est pas prévu de modifier ces quotas - tout comme, d'ailleurs, les quotas de produits russes du cycle nucléaire, d'acier, etc. Apparemment ceci nous privera de nos anciens marchés, ce qui constituera un inconvénient majeur.
Je ne pense pas que l'économie de la Russie sera complètement torpillée si les Européens sont aveugles à nos difficultés, ne prêtent pas l'oreille à nos préoccupations. Toutefois, si nous ne voyons de la part de l'UE aucune disposition à comprendre les craintes de la Russie, si nous ne sentons aucun désir de la part des Européens d'agir comme des amis et des partenaires, il est clair qu'un tel comportement pourrait avoir de sérieuses conséquences politiques sur nos relations.
Beaucoup de choses dépendent actuellement des approches des parties, à cet égard les prochaines semaines et les prochains mois seront cruciaux de ce point de vue. Le 26 mars à Bruxelles doit se tenir le prochain tour des négociations au niveau des ministres du Commerce de la Russie et de l'Union Européenne, et le 21 avril aura lieu le sommet Russie-Union Européenne. Ce sera sans doute l'heure de vérité. En ce qui concerne la Russie, elle aimerait devenir pour l'UE un partenaire fiable et prévisible. Il faut reconnaître que tant en Russie qu'en Europe il existe des forces qui ne souhaitent pas notre rapprochement réciproque. Entre elles il existe sinon une interdépendance concrète, du moins un lien réciproque invisible, virtuel. Elles coopèrent réellement. Les "faucons" russes, qui s'emploient à empêcher la Russie de coopérer avec le monde extérieur, affirment que l'Europe voit dans la Russie sa réserve de matières premières, que les politiques européens font tout pour que les marchandises, les services et les personnes ne quittent pas la Russie pour affluer en Europe. A leur tour, les "faucons" de l'UE montrent du doigt les "faucons" russes et affirment que ce sont précisément ces derniers qui définissent le visage politique de la Russie moderne, y étouffent la démocratie et le marché. Voilà pourquoi la Russie est pour l'Europe un partenaire gênant et sans avenir.
Par chance, les deux courants d'opinion sont aujourd'hui marginaux tant en Russie qu'en Europe. Ce ne sont pas les "faucons" qui définissent les orientations principales de la coopération russo-européenne et, à mon avis, il est peu probable qu'ils y parviennent un jour. Nous sommes aujourd'hui si proches l'un de l'autre, nos économies, même en l'absence d'espace économique et juridique commun, sont à ce point intégrées et interdépendantes que nos intérêts communs prévaudront toujours, inciteront les politiques à rechercher des compromis sains et raisonnables. Ce qui, freinera les ambitions des "faucons" des deux côtés. Je suis personnellement optimiste et, à mon avis, les partisans de l'isolationnisme dans les rapports russo-européens ne risquent pas de l'emporter.
Le rapprochement réciproque est une perspective réelle et la compréhension mutuelle des principes des droits et des libertés de l'individu sera dans les prochaines années une de ses orientations principales les plus tangibles.
Mais il convient ici de donner quelques précisions car les droits de l'homme sont une voie à double sens. Et le trafic y est dense.
Un rappel historique s'impose: l'Union Européenne a mis plusieurs dizaines d'années à adopter le principe du respect inconditionnel des droits de l'homme stipulé dans la Charte de l'Europe, et elle l'a fait de manière à ce que chaque pays suive son propre rythme dans ce processus, sans aucune pression extérieure. Mais les exigences formulées envers la Russie, qui a adhéré relativement récemment à la Charte de l'Europe, sont notoirement excessives. On nous propose de parcourir le même chemin en quelques années seulement, et ce sans la préparation ad hoc, souvent sans l'adaptation indispensable de la législation intérieure russe aux normes de la Charte de l'Europe.
Je pense que les problèmes qui naissent à cette occasion sont provisoires. Il ne s'agit pas d'une divergence conceptuelle sur les valeurs de base. La priorité des droits de l'homme est aussi évidente pour la Russie que pour les Etats de l'Union Européenne. Il n'en reste pas moins que de nombreuses dispositions de la Charte de l'Europe n'ont de caractère si universel qu'il faille les appliquer dogmatiquement.
Exemple classique - la peine de mort. La Russie n'a pas encore aboli officiellement la peine de mort. Et quoique les sentences de mort ne soient plus appliquées depuis plus de dix ans, notre pays est largement critiqué. Par contre, les USA, pays où la peine capitale figure dans la législation de la majorité des Etats, et qui l'appliquent avec zèle, ne sont l'objet dans ce domaine d'aucune critique de la part de l'Union Européenne. C'est ce qu'on appelle faire deux poids, deux mesures.
Autre exemple - la Russie attire l'attention de ses partenaires européens sur les violations des droits de l'homme dans les Etats baltes, et notamment sur les atteintes aux droits des russophones dans ces pays, ce qui détonne quelque peu sur les principes énoncés dans la Charte de l'Europe. Mais on nous répond fréquemment que les Etats baltes sont si petits qu'il faut les ménager, être patient avec eux et éviter surtout de les froisser. Je pense qu'après l'élargissement de l'UE la question du respect des droits de l'homme dans ces pays sera examinée un peu plus sérieusement qu'auparavant en Europe, surtout si l'Union Européenne et la Russie continuent d'accorder une grande attention aux positions de l'un et de l'autre, de chercher des compromis mutuellement acceptables. Pour parler de nos liens réciproques dans l'ensemble, c'est justement là le gage de l'évolution et du développement de notre coopération. -O-tg/tj