Procédant à une analyse de la crise actuelle en Géorgie, il est extrêmement important de se rendre bien compte que pour Tbilissi, le problème de l'intégrité territoriale du pays est un problème exceptionnellement douloureux qui hante la conscience de pratiquement tout Géorgien et d'autant plus, évidemment, celle du Président de la Géorgie. Il n'est sans doute pas au monde d'autre Constitution qui comporte, comme celle de la Géorgie, autant d'articles, consacrés à l'intégrité territoriale du pays. Qui plus est, cette Constitution commence même par des articles, consacrés à l'intégrité territoriale de la Géorgie.
Citons-en, donc, l'Article 1: "La Géorgie est un Etat indépendant, uni et indivisible, ce qui a été confirmé par le référendum en date du 31 mars 1991, tenu sur l'ensemble du territoire du pays, dont la RSSA d'Abkhazie et l'ancienne région autonome d'Ossétie du Sud, ainsi que par l'Acte sur l'établissement de l'indépendance de la Géorgie en date du 9 avril 1991". Par ailleurs, l'Article 2 de la Loi fondamentale de la Géorgie est consacré, lui aussi, aux problèmes de l'intégrité territoriale du pays. On y lit notamment que le territoire de l'Etat géorgien est défini au 21 décembre 1991. Nous y constatons une méticulosité tout à fait surprenante dans la citation des dates, des noms et des faits et ce, parce que chacune des dates évoquées fait inévitablement transparaître le désir de souligner, une fois de plus, qu'aussi bien l'Abkhazie que l'Ossétie du Sud et l'Adjarie, sont une partie intégrante d'un seul Etat géorgien.
Force est de constater que le Président nouvellement élu de la Géorgie - Mikhaïl Saakachvili - s'est engagé, lui aussi, dans la même voie qu'avait jadis parcourue son prédécesseur. En 1992, effectivement, Edouard Chevardnadzé était revenu de Moscou à Tbilissi pour s'y mettre à la tête du Conseil d'Etat, et, déjà dès août de 1992, les Forces Armées de la Géorgie étaient entrées sur le territoire de l'Abkhazie. Et voilà qu'à l'heure actuelle, nous voyons les Forces Armées de la Géorgie se concentrer à la frontière administrative avec l'Adjarie.
Pour tout leader géorgien, régler le problème de l'intégrité territoriale du pays signifie conforter son propre pouvoir personnel, mais aussi et surtout entrer dans l'histoire.
On doit bien reconnaître que Mikhaïl Saakachvili a reçu un très lourd héritage sous forme d'économie parfaitement ruinée de la Géorgie et d'appareil d'Etat complètement érodé par la corruption. Le jeune Président doit s'atteler à la solution de tous ces problèmes. Quoi qu'il en soit, s'attaquant à la corruption, Mikhaïl Saakachvili s'engage dans une zone extrêmement dangereuse. Nul n'ignore qu'il a commencé cette lutte avec suffisamment de précision, en frappant en premier lieu la famille de son prédécesseur, mais il lui serait sans doute beaucoup plus difficile de poursuivre sa progression dans cette voie.
Dans le même temps, Mikhaïl Saakachvili a un autre problème politique de taille, celui qui réside notamment dans la nécessité de tenir les élections sur le territoire maximum possible de la Géorgie, chose pour laquelle justement il est en train de se battre aujourd'hui.
A l'avis de bien des experts, la tentative actuelle de régler le problème de l'Adjarie n'est qu'un tout premier pas du Président Mikhaïl Saakachvili dans la voie de l'instauration d'un contrôle total de Tbilissi sur l'ensemble du territoire du pays. Or, les déclarations de Mikhaïl Saakachvili lui-même en témoignent avec éclat. Il dit, par exemple, que le pays tout entier "ne peut tout simplement pas être l'otage de certains féodaux".
Tout porte à croire que la décision du Président de la Géorgie - Mikhaïl Saakachvili - de commencer par l'Adjarie le rétablissement de l'intégrité territoriale du pays s'explique par toute une série de circonstances bien concrètes:
* cette autonomie géorgienne n'est jamais sortie de l'Etat de Géorgie et ne l'a même jamais déclaré - bref, l'Adjarie ne cherche tout simplement qu'à obtenir un statut particulier au sein même de l'Etat géorgien;
* l'Adjarie a participé à l'élection du Président de la Géorgie;
* les autorités adjares ne disposent même pas de telles Forces Armées qui puissent être comparées à celles de l'Abkhazie;
* cette autonomie géorgienne n'a pas de frontière terrestre avec la Fédération de Russie.
On comprend facilement qu'autant de facteurs propices ont tout simplement incité le leader géorgien à essayer d'instaurer le contrôle total de Tbilissi en premier lieu sur l'Adjarie. En cas de réussite, une telle victoire serait incontestablement une raison politique et militaire de plus pour aborder, par la suite, tout à fait concrètement la solution des problèmes de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie. Par conséquent, on a tout lieu de supposer que les actuelles actions contre l'Adjarie ne sont en fait que le premier point du plan d'instauration du contrôle complet de Tbilissi sur tous les territoires dont il s'agit justement dans la Constitution de la Géorgie. Il n'est pas, non plus, à exclure que ledit plan ait été élaboré avec un appui de certaines forces extérieures. Quoi qu'il en soit, le fait même que ce plan s'est mis à se réaliser avec autant de rapidité, aussi radicalement et plutôt avec trop d'émotions, cela relève déjà totalement de la responsabilité du chef de l'Etat géorgien qui cherche, malheureusement, à résoudre les problèmes par des méthodes manifestement révolutionnaires au lieu de s'engager dans des négociations qui s'avèrent souvent par trop longues et compliquées.
Depuis ces derniers jours, les relations entre Tbilissi et Batoumi ont dégradé jusqu'à un niveau véritablement inédit quand leur conflit a approché de près le bord d'une confrontation armée. Et si, Dieu nous en garde, le sang y coule, la situation changera de tout en tout, du jour au lendemain, car jusqu'ici, la situation avec l'Adjarie se distingue très sérieusement de celle de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie et ce, pour cette simple raison que tant en Ossétie du Sud qu'en Abkhazie, le sang avait coulé à un certain moment. Quant à l'Adjarie, il n'y a pas eu là encore, Dieu soit loué, d'effusion de sang, et il importe extrêmement maintenant que ce point de non-retour n'y soit guère franchi, sinon après les toutes premières victimes éventuelles, la voie d'un compromis serait certes beaucoup plus difficile.
Et à présent, un compromis y est-il, donc, possible? Il l'est sans doute. Néanmoins, le temps passe, et plus le conflit s'aggrave, plus un tel compromis devient difficile à atteindre. Et bien que pour la Géorgie, en tant qu'Etat, un compromis représente toujours un avantage incontestable, pour le Président Mikhaïl Saakachvili, il pourrait bien signifier, déjà dans l'immédiat, le "fait de perdre la face". C'est d'ailleurs un danger tout à fait réel pour un Président qui doit renforcer l'appareil d'Etat, minimiser la corruption et réprimer l'influence des clans criminels. Pourtant, Mikhaïl Saakachvili ne peut compter sur sa réussite dans cette uvre de taille que s'il reste invariablement un homme politique aussi populaire comme il l'était hier et le reste encore aujourd'hui. Mais si le sang coule, la recherche d'un compromis deviendra incroyablement plus difficile et même risqué pour les deux leaders car alors ils pourront courir le risque d'être accusés d'avoir trahi les intérêts de leurs parties respectives au conflit.
Or, à part le problème de son intégrité territoriale, la Géorgie se trouve aussi confrontée à un autre problème extrêmement grave, celui de la population. Il n'en est pas cependant moins vrai que l'on en parle beaucoup moins. C'est qu'au cours des années de son indépendance, la Géorgie a perdu une bonne partie de sa propre population qui est tout bonnement partie du pays, y compris en Russie, pour gagner sa vie. Qui plus est, beaucoup de ces gens n'ont tout simplement pour le moment aucune envie d'y revenir, tant qu'il n'y a pas dans le pays de signes de stabilité ni d'assainissement économique effectif. Bref, les gens n'ont tout bonnement pas de quoi vivre en Géorgie. La Géorgie est un petit pays, et si le territoire en est déchiré par des hostilités, le nombre de réfugiés de ce pays, encore qu'il ne s'agisse pas seulement de la Géorgie Occidentale, attenante à la zone du conflit en gestation, mais de l'ensemble de la Géorgie, augmentera, incontestablement, en flèche. Et c'est aussi là un autre défi à relever pour le Président géorgien en place. Néanmoins, au moment donné, les politiciens à Tbilissi se préoccupent de toute évidence beaucoup plus de l'intégrité territoriale de la Géorgie que de la vie quotidienne de son peuple fatigué aux affres d'une misère tout à fait incroyable.