Bien entendu, les personnalités de l'élite ont un ascendant immense sur les esprits, ils exercent certainement une influence sur la formation de la culture linguistique. Je me souviens de l'académicien Dmitri Likhatchev de mémoire radieuse, historien et philologue, qui s'exprimait en russe d'une manière excellente. Il y a même l'expression la "langue de Likhatchev", c'est-à-dire "l'échantillon optimal" du langage. Pourtant, cet homme remarquable a connu la tragédie du camp de concentration stalinien, il connaissait parfaitement l'argot des détenus qu'il a brillamment décrit dans un article scientifique, mais qu'il n'a jamais employé.
En Russie, on dit ironiquement, on ne sait pourquoi, que Viktor Tchernomyrdine, ancien premier ministre, aujourd'hui ambassadeur de Russie en Ukraine, parle mal le russe. Néanmoins, son langage singulier est compréhensible pour tout le monde, ses nombreuses locutions sont même devenues "proverbiales" et font partie du langage populaire (par exemple: "Nous avons voulu faire mieux, mais le résultat s'est avéré le même"). Le phénomène linguistique de Viktor Tchernomyrdine s'explique par son style individuel: il parle non pas par propositions, mais, comme on dit, par "périodes". Dans l'histoire de la langue russe, il y a eu des cas où les pensées ont été exposées de cette manière. Par exemple, le grand savant Mikhail Lomonossov (1711-1765) écrivait par périodes d'une façon géniale, de mon point de vue.
Aujourd'hui, on entend dire: "La qualité de la langue russe se dégrade". C'est faux. Mais l'aptitude des Russes contemporains à l'employer se dégrade effectivement. Malheureusement, la jeune génération emploie souvent des mots nouveaux, des jargons et des expressions indécentes qui font dresser les cheveux sur la tête des personnes adultes. Entendant un tel "entretien" dans le métro, l'autobus ou magasin, moi, linguiste, j'ai envie de les battre. C'est mon idiosyncrasie particulière. En tant que savant, je dois tenir compte du mécanisme interne de la langue, constater, comprendre et généraliser ce qui se produit. Il ne faut pas exagérer l'influence exercée par les gens sur la vie de la langue. La langue est liée à la société, c'est pourquoi, si les mots non employés hier font aujourd'hui partie du système sémantique russe et de la mentalité, on n'y peut rien!
Un étranger a décidé de me flatter en disant: "Monsieur Kostomarov, depuis que la Russie est devenue un pays démocratique, le prestige de la langue russe s'élève dans le monde". Je l'ai remercié poliment, sans toutefois résister à la tentation de faire une remarque: "D'ailleurs, il s'élève depuis le 11e siècle, lorsque les monarques français accédant au trône ont prêté serment en posant la main sur la Bible slave". Mon interlocuteur parisien s'est étonné. Alors, je lui ai rappelé que la princesse Anna, fille du prince Jaroslav le Sage de la Vieille Russie, bien instruite pour cette époque-là, a épousé le roi français Henri Ier qui ne se distinguait pas par une bonne instruction. Après la mort prématurée de son époux, Anna accéda au trône et prêta serment à la France en jurant sur la Bible slave. La princesse apporta ce livre saint de son pays, avec sa dot. De nos jours, on peut juger du prestige de la langue russe par son appartenance au "Club des langues du monde". Ce club linguistique compte six langues considérées par la majorité des pays du monde comme les plus importantes. Il est vrai, le russe le cède encore aux autres membres du "Club" par un aspect important: l'attrait. Environ 150 millions d'habitants de la Terre apprennent l'anglais, 80 millions, le français et l'allemand, et seulement 10 millions apprennent le russe. De nombreuses personnes ont peur des prétendues "difficultés" de la langue russe, mais elle n'est ni plus difficile, ni plus facile que les autres. En général, il n'est pas correct du point de vue linguistique de parler des langues "difficiles" et "faciles", car toutes les langues du monde se sont développées à peu près en même temps.
Le nombre d'étrangers qui apprennent le russe s'est considérablement réduit depuis la chute de l'URSS, à peu près de trois fois, car l'étude massive du russe dans l'ancien "espace socialiste" a cessé. Par contre, la qualité des études a changé: l'idéologisation de l'enseignement du russe n'existe plus, sa motivation politique a fait place à la motivation pratique. En Pologne actuelle, par exemple, le russe est toujours étudié, au moins autant qu'à l'époque socialiste.
Les Français estiment que l'étude du russe est une "gymnastique intellectuelle". Le fait est que les traits analytiques sont très développés dans le français et l'anglais. A Londres, on y est indifférent, alors qu'à Paris, on éprouve une certaine inquiétude. Pour développer les facultés intellectuelles, il convient d'étudier une langue, dans laquelle les rapports logiques sont nettement exprimés, par exemple le latin. Mais les Français ont préféré à cette langue "morte" le russe "vivant" qui, par sa structure grammaticale, contribue, de même que le latin, au développement de la logique.
Le russe est un géant à tous les égards. Il a un vocabulaire immense (plus de 150 000 mots), une grammaire nette et précise, une phonétique harmonieuse. C'est la langue d'une littérature magnifique, non seulement des belles lettres, mais aussi des écrits scientifiques et techniques. Par exemple, le célèbre joueur d'échecs américain Robert Fischer étudiait le russe afin de lire la littérature colossale sur le jeu d'échecs écrite en caractères cyrilliques. L'écrivain allemand du 19e siècle Varnhagen von Ense, traducteur d'Alexandre Pouchkine, a laissé un avis intéressant sur la langue russe: "Par la richesse des mots, le russe dépasse les langues romaines, par la richesse de ses formes, les langues germaniques, et il peut rivaliser en force avec diverses langues. Le russe est capable de se développer d'une manière illimitée".