Le fait que les grands moyens d'information aient accordé autant d'attention à ce sinistre s'explique aisément. Depuis près de deux cents ans le bâtiment appelé Manège était pour les Moscovites l'un des principaux symboles de leur ville. Il avait été érigé en 1817 face au Kremlin à l'occasion du cinquième anniversaire de la victoire remportée sur Napoléon. Le Manège se souvient d'époques diverses. Initialement, il était destiné à accueillir des parades et des revues militaires ainsi que des compétitions et des entraînements équestres. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il avait été baptisé Manège. Cependant, très rapidement cette immense superficie avait été utilisée pour l'organisation de toutes sortes d'expositions.
Dans les années cinquante-soixante du siècle dernier les expositions de tableaux y avaient été fréquentes. Les Moscovites de la génération aînée se souviennent tout particulièrement de l'exposition d'oeuvres de peintres modernistes que le premier secrétaire du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique en personne, Nikita Khrouchtchev, avait brocardée et même "dispersée" en décembre 1962, des oeuvres d'artistes renommés aujourd'hui; tels que le peintre Robert Falk ou le sculpteur Ernst Néizvestny, n'ayant pas eu l'heur de plaire au leader soviétique.
Le Manège a aussi en mémoire les expositions, dans les années soixante, du peintre Ilia Glazounov, alors en disgrâce. La foule était telle que les gens n'hésitaient pas à faire la queue plusieurs jours d'affilée pour pouvoir entrer et admirer les toiles des heures durant.
Par conséquent, la perte du manège est assurément ressentie par les Moscovites comme la disparition d'une partie de l'histoire de leur ville, comme la perte d'un ami. C'est pourquoi la question de savoir si le Manège sera restauré figure parmi les plus importantes de l'heure. On ne doute pas qu'une réponse sera donnée par les autorités municipales. Quoique de très nombreux Moscovites doutent fort que l'édifice soit restauré dans son aspect initial. Le doyen de la faculté de journalisme de l'Université de Moscou, Yassen Zassourski, est bien connu dans les milieux intellectuels moscovites. Il raconte qu'au début du XIX-siècle, quand le Manège avait été mis en chantier, on avait initialement plongé les poutres devant servir à sa construction dans une solution spéciale de manière à leur conférer la solidité du fer. Aujourd'hui, poursuit Yassen Zassourski, le maire de Moscou, Youri Loujkov, souhaite que la toiture du Manège reconstruite soit constituée d'une structure métallique.
Beaucoup de Moscovites estiment qu'il en sera peut-être mieux ainsi. En effet, le bois est un matériau trop inflammable et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle le feu à l'intérieur du Manège s'est propagé aussi rapidement qu'une traînée de poudre. A propos, arrivé immédiatement sur le lieu du sinistre, Youri Loujkov s'est empressé de déclarer aux journalistes qu'il ne s'agissait ici "ni d'un attentat, ni d'un acte de sabotage". "Cet incendie est à coup sûr lié à une imprudence ou à une défaillance technique", a souligné Youri Loujkov.
Naturellement, ces propos du maire n'ont pas convaincu tout le monde. En effet, depuis plusieurs semaines des "incidents regrettables", quand ce ne sont pas de véritables catastrophes, se succèdent dans la ville. Au début de l'année il y a eu l'explosion dans un tunnel du métro à proximité de la station Pavéletskaïa, au coeur-même de Moscou, ensuite l'effondrement de la coupole du Parc aquatique dans les quartiers sud, la chute de la toiture d'un grand parking avenue Dimitrov, dans les quartiers nord-est, et, enfin, l'incendie du Manège.
Maintenant les Moscovites se livrent à toutes sortes de spéculations, ils se demandent si, après tout, les terroristes n'ont pas cherché à "démontrer leurs potentialités" en mettant le feu, le jour de l'élection présidentielle, à ce bâtiment situé face au Kremlin.
Le président de la Commission électorale centrale de Russie, Alexandre Vechniakov, lui aussi se montre sceptique face aux propos se voulant rassurants du premier magistrat de Moscou. Il a déclaré qu'il envisageait toutes les hypothèses, y compris celle de la provocation. "Il est possible qu'il s'agisse d'une provocation destinée à discréditer la Russie en tant qu'Etat. Quelqu'un avait peut-être intérêt à faire cela le jour de l'élection présidentielle", a indiqué Alexandre Vechniakov. La coïncidence dans le temps est si grande que l'on peut évoquer la préméditation, a-t-il fait remarquer en ajoutant comme pour édulcorer ce qu'il venait de dire: "Je ne m'occupe pas de ces questions, mais ces deux hypothèses ne sont pas moins valables que d'autres.
Certains Moscovites sont enclins à évoquer un incendie d'origine criminelle. Car dans le monde commercial moscovite le prix du mètre carré là où se trouve le Manège est presque indexé sur celui de l'or. Le Manège empêchait-il un promoteur soucieux de construire de nouveaux magasins haut de gamme?
Quoi qu'il en soit, la plupart des Moscovites considèrent l'incendie du Manège comme un accident. Trop de choses militent en faveur de cette version. Tout d'abord, lorsque le sinistre s'est déclaré, le bâtiment était absolument désert. Une exposition y avait fermé ses portes samedi et dès dimanche après-midi toutes les pièces présentées avaient été évacuées. L'ensemble du personnel avait quitté les lieux. On pourrait évidemment rétorquer que les terroristes se sont attaqués "à un bâtiment historique en tant que tel". Certes, les attentats montrent que leurs auteurs préfèrent qu'ils soient non seulement destructeurs, mais encore meurtriers. Et puis jusqu'ici aucune organisation radicale n'a revendiqué l'incendie du Manège. Or, s'il s'était agi d'un attentat, il aurait été revendiqué presque immédiatement.
Selon une source proche de l'enquête, trois thèses principales ont été retenues: un court-circuit, la défaillance technique d'un ventilateur et une mauvaise plaisanterie: "Il y avait fête sur la place du Manège et quelqu'un a très bien pu lancer un pétard dans une lucarne", a indiqué la source en soulignant toutefois que cette information n'avait rien d'officiel.
La version relative à l'incendie criminel elle non plus ne résiste pas à la critique. En effet, un grand centre commercial se trouve à proximité immédiate du Manège.
Malheureusement, le sinistre a quand même fait des victimes. Deux pompiers ont été tués par la chute de débris en flammes.