Le 15 mars, des mitrailleuses ont été installées sur les toits de certains bâtiments à Batoumi, selon la chaîne de télévision géorgienne "Roustavi-2". Plusieurs mitrailleuses se trouvent notamment sur le toit de l'hôtel "Meskheti". La distribution d'armes se poursuit au siège de la police routière de Batoumi. Des commandos des structures de force adjares forts de 400 hommes et plusieurs blindés de transport de troupes sont déployés près du pont enjambant la Tcholoki, à la limite administrative entre l'Adjarie et la Géorgie.
Ces derniers jours, la tension n'a cessé de monter. Le ministre géorgien de l'Intérieur Guéorgui Baramidzé a déclaré que la situation en Adjarie était très grave. "Presque toute l'Adjarie est militarisée, les routes sont barrées à la frontière, la voie ferrée a été démontée".
Par ailleurs, les structures de force adjares ont miné le pont enjambant la Tcholoki. Le ministre adjare de l'Intérieur Djemal Goguitidzé a confirmé cette information, selon "Roustavi-2".
Les habitants de Batoumi ont commencé à quitter la ville. Ils traversent le pont de Tcholoki pour se rendre dans le district voisin de Poti (Géorgie occidentale).
"Nous allons là où il y a paix. Ici, il n'y a pas de paix", ont déclaré aux journalistes des habitants de Batoumi à la frontière administrative d'Adjarie.
Selon nombreux observateurs, la Géorgie est au bord d'une nouvelle guerre civile. La tension dans les relations entre Tbilissi et Batoumi a atteint son paroxysme après que des partisans armés du président adjare Aslan Abachidzé ont interdit au président géorgien Mikhaïl Saakachvili d'entrer dans la république autonome. Un commando du ministère adjare de la Sécurité d'Etat appuyé par plusieurs centaines de partisans armés de M.Abachidzé, a refoulé le convoi du chef de l'Etat géorgien à la limite administrative de l'Adjarie. Les Adjares ont répondu par une rafale lorsque le ministre géorgien de l'Intérieur Guéorgui Baramidzé a essayé de trouver une solution négociée. M.Saakachvili a dû se retirer à Poti.
Le président géorgien voulait entrer sur le territoire de la république autonome pour assister à un meeting de l'opposition locale. Il est probable qu'il allait y participer en prévision des législatives géorgiennes du 28 mars. Les nouvelles autorités géorgiennes n'ont pas l'intention de supporter M.Abachidzé qui semble être tout à fait étranger au nouveau système politique du pays, à leur avis. Il ne faut pas oublier l'attrait économique de l'Adjarie.
M.Saakachvili n'a pas voulu accepter la situation qui prévaut en Adjarie. Il a accusé M.Abachidzé d'avoir créé une armée indépendante. "La politique de Chevardnadzé a permis à un féodal adjare de créer sa propre armée, des milices populaires qui ne relèvent pas des autorités centrales géorgiennes", a indiqué M.Saakachvili au cours d'un point de presse à Poti. Le président a souligné que les forces armées qui ne se soumettaient pas aux autorités centrales n'avaient pas de raison d'être. Il a promis qu'il n'admettrait pas le démembrement de la Géorgie, puisque le pays "ne peut pas être otage de certains féodaux".
Mikhaïl Saakachvili déclare sa volonté d'éviter coûte que coûte la confrontation et refuse pour le moment d'adopter des mesures musclées, bien que les Forces Armées de la Géorgie soient d'ores et déjà mises en état d'alerte.
Quoi qu'il en soit, la réalité se résume comme suit: Tbilissi et Batoumi se trouvent au bord d'une guerre civile. Il n'est pas, non plus, à exclure que la Russie puisse, elle aussi, être entraînée dans cette confrontation.
A la veille de la crise, Aslan Abachidzé a visité Moscou. Il a déclaré venir dans la capitale russe pour faire connaître, par l'intermédiaire des médias, aux hautes instances internationales et les principaux Etats du monde la nature même des événements en cours, développements qui peuvent bien coûter à la Géorgie son intégrité territoriale. A signaler que, ces derniers temps, Monsieur Abachidzé vient de plus en plus souvent à Moscou. Tout indique qu'il se rend bien compte qu'il n'a plus à espérer une assistance réelle de nulle part ailleurs. L'un de ces jours, par exemple, Aslan Abachidzé a exhorté les autorités russes à faire tout le possible pour prévenir une effusion de sang, car, selon lui, Tbilissi aurait d'ores et déjà un "plan de renversement de la direction de l'Adjarie".
Mais que propose donc de faire à la Russie le leader adjare? A son avis, il faudrait charger le contingent de paix, cantonné actuellement en Géorgie, d'intervenir en force d'interposition entre les civils, d'une part, et les forces armées d'invasion, de l'autre, et ce, pour ne pas admettre une effusion de sang. En fait, il propose ni plus ni moins que la Russie s'engage dans un conflit hypothétique à l'intérieur même de l'Etat géorgien entre Tbilissi, d'une part, et l'autonomie rebelle, de l'autre, et ce, du côté de cette dernière.
Il est tout à fait évident que Moscou ne peut pas rester indifférent à tout ce qui s'y produit à présent, tout en faisant semblant que cela ne le regarde tout simplement pas. Et ce, d'autant plus, que la Russie a sa base militaire en Adjarie.
Hier, le ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie a déclaré la prise de position formelle de Moscou face au conflit entre Tbilissi et Batoumi. "L'évolution de la situation autour de l'Adjarie ne manque pas de nous préoccuper très sérieusement, sinon de nous angoisser tout bonnement. On a tout lieu de supposer que Tbilissi envisage de recourir à la force", a noté le porte-parole de la diplomatie russe, tout en mettant en garde: "Les autorités géorgiennes devraient se rendre pleinement compte que tout cela pourrait avoir des conséquences aussi graves qu'imprévisibles et en premier lieu pour la Géorgie elle-même. En cas de crise, toute la responsabilité en incomberait inévitablement à la direction géorgienne".
Entre-temps, Mikhaïl Saakachvili a appelé la direction russe à observer la neutralité. Selon les données du Président géorgien, les militaires russes peuvent bien remettre leur matériel de guerre à la partie adjare. Aussi, s'est-il adressé aux leaders des principaux Etats du monde, en les exhortant à veiller à ce que "pas un seul char russe ne sorte de la base de Batoumi". Or, dans une interview au journal russe "Vremia novosteï", le chef adjoint de l'Etat-major des troupes russes en Transcaucasie, le colonel Sergueï Doubrovine, a formellement déclaré que "la 12-ème base effectue son service dans un régime normal, n'a aucune intention de s'ingérer dans les processus géorgiens intérieurs et d'autant moins de sortir son matériel militaire dans la rue".
En effet, contrairement aux déclarations assez catégoriques des diplomates russes, tout porte à croire que Moscou n'est pas du tout prêt à adopter, dans le cadre de son appui à Aslan Abachidzé, des mesures quelconques que la Russie jugerait dangereuses pour elle-même. Les raisons en sont multiples, y compris que cela ne tarderait certes pas à refroidir encore plus les relations actuelles entre Moscou et Washington. Qui plus est, Moscou n'est pas aujourd'hui à 100% certain de l'immuabilité des positions d'Aslan Abachidzé en Adjarie elle-même où l'on observe même, par contre, la consolidation des forces d'opposition à Aslan Abachidzé.
Toujours est-il qu'à ce jour, Moscou a d'ores et déjà adopté des mesures qui s'imposent pour éviter sa participation directe à la crise autour de l'Adjarie. Ainsi, l'un de ces jours, de toute urgence, une partie des engagés, ceux qui avaient notamment été recrutés à la base militaire russe de Batoumi à partir des populations locales, a été remplacée par des militaires russes. La raison en est tout à fait évidente - la crainte qu'en cas d'escalade de la violence dans la région, ces habitants locaux puissent violer la neutralité pour intervenir du côté d'Aslan Abachidzé.