La victoire convaincante de Vladimir Poutine à la présidentielle dimanche dernier était logique et facile à prédire. La grande popularité du président en exercice supprimait la possibilité d'une autre issue du scrutin. Le soutien apporté à Poutine, beaucoup plus puissant qu'au cours des élections de 2000, saute aux yeux : plus de 70% des suffrages cette année, contre 53% il y a quatre ans. Poutine a remporté la victoire à une majorité beaucoup plus importante.
Fait significatif : la composition sociale de cette majorité a changé. C'est la classe moyenne qui en constitue le noyau. Rappelons qu'en 2000 les voix de la classe moyenne (très peu nombreuse à l'époque) s'étaient partagées et n'avaient pas pu, de ce fait, jouer un rôle tant soit peu important dans l'électorat de Poutine. A l'époque, il avait bénéficié principalement des voix d'une partie des communistes, d'électeurs âgés, des vétérans et de la bureaucratie. Aujourd'hui, le chef de l'Etat et ses partisans ont mobilisé un groupe de soutien puissant qui s'est formé et s'est renforcé sous sa présidence. Le fait que la classe moyenne qui a grandi rapidement au cours de la dernière période quadriennale (à propos, c'est la partie de la population la plus versée dans la planification, qui ne joue jamais au hasard) se soit rangée principalement aux côtés de Poutine peut être considéré comme une grande réussite du président, comme le résultat de la politique des réformes qu'il applique de façon raisonnable et conséquente.
En même temps, analysant les résultats du scrutin, force est de constater que les candidats de l'opposition - Nikolaï Kharitonov, Serguéi Glaziev et Irina Khakamada - qui représentaient les partis de gauche et de droite et défendaient des mots d'ordre différents, principalement antipoutiniens, ont totalisé ensemble (avec le virtuel candidat "contre tous") environ 25% des suffrages exprimés.
Une question naturelle se pose : "Que deviendra cette partie considérable de la population du pays et participera-t-elle à la réalisation de la politique nationale que Poutine s'emploiera à mettre en uvre ?" En effet, il est impensable qu'un quart de la population reste dans l'opposition hostile au chef de l'Etat. Autant dire que Vladimir Poutine doit obligatoirement trouver un terrain d'entente avec cette partie de la population car le succès des initiatives politiques intérieures que le président proposera au pays pour les quatre ans à venir en dépendra pour une large part.
En ce qui concerne les concurrents de Poutine à cette présidentielle, il est certainement nécessaire de reconnaître que la moitié des 25% de l'électorat antipoutinien était mobilisée par le Parti communiste de la Fédération de Russie. Le scrutin montre que le KPRF reste à ce jour l'unique machine de mobilisation politique et que son succès est évident. Le candidat de la gauche, Nikolaï Kharitonov, a très vite commencé à gagner des suffrages dès qu'il a été identifié comme candidat du Parti communiste.
Nous entrons dans une période où l'opposition se met activement à l'uvre et où commence une lutte pour les électeurs qui ont préféré les adversaires de Vladimir Poutine. 25% sont un potentiel politique important qui fera l'objet d'une lutte ardente. Il est clair que le KPRF protégera soigneusement son électorat, ses 10 à 12% des suffrages, contre toute influence étrangère pour ne pas les voir diminuer. Irina Khakamada qui a totalisé 4% des voix environ sans le moindre soutien des partis de droite peut considérer ce résultat comme un succès et tout porte à croire que, enthousiasmée, elle entreprendra de bâtir son propre parti.
Serguéi Glaziev qui, talonné par Irina Khakamada, est l'un des principaux favoris dans la lutte pour les suffrages supplémentaires, s'emploiera, incontestablement, à consolider autour de lui la majorité de l'opposition. Au cours de la campagne électorale, il a confirmé qu'il était "insubmersible". C'est un homme politique expérimenté et assez dangereux, dangereux en premier lieu par son attitude dénuée du moindre désir de voir d'un il critique ses propres idées, par son fanatisme qui l'identifie en ce sens, si étrange que cela puisse paraître, à Boris Eltsine. Glaziev aussi voudrait bâtir son propre parti, sans cependant garantie de succès car un bon résultat aux élections ne conduit par automatiquement à la réussite dans la construction d'un parti politique. A preuve, entre autres, l'expérience du regretté général Alexandre Lebed qui, après son succès sensationnel aux élections de 1996, n'a pas pu fonder de véritable parti.
Ainsi, je ne doute pas qu'un "partis-boom" ne tarde dans le pays. Et le président Poutine aidera par tous les moyens à mettre en chantier des partis nouveaux. Telle est sa ligne politique qui tend à la création d'un système pluraliste sérieux pour en finir avec l'absence d'alternative. Quoi qu'on dise en Occident, la démocratie se construit chez nous de plus en plus vite et il y en a déjà beaucoup plus qu'il y a cinq ans par exemple. Les principaux griefs contre la démocratie russe ont été formulés au début des années 1990, à l'époque de Boris Eltsine. Eltsine démolissait l'ancien système des partis, il n'en avait pas besoin. Il préconisait l'absence d'alternative. C'est à son époque qu'a vu le jour le mot d'ordre sous lequel se tenaient les élections : "Il n'y pas d'alternative à Eltsine !" Heureusement, Vladimir Poutine a une autre vision de la démocratie, elle correspond au sens véritable du terme. Si pendant cette campagne électorale il n'y a pas eu d'intrigue, de concurrence réelle, la faute en est à la grande popularité politique du président en exercice et non pas à l'absence de concurrents et d'adversaires. Il y en a eu et ils ont eu la possibilité d'affronter en égal le favori. Autant dire que la lutte a été honnête, qu'elle s'est déroulée selon les règles et que l'avantage du vainqueur a été évident.