Résultat : Poutine serait certainement vainqueur tout en frisant la disqualification car le taux de participation dépasserait à peine le seul critique des 50% requis. Pauvre Russie, résignée, il lui serait égal qui la gouvernerait. Pourvu que la vie ne se dégrade.
Il n'en est rien. Les Russes se sont présentés au bureau de vote plus nombreux que lors des législatives de décembre dernier, 64% contre 53%, en assurant à Poutine une majorité, plus d'une fois prédite mais toujours surprenante, de plus de 71% des suffrages exprimés.
30% des électeurs ont préféré cinq autres candidats ou ont voté contre tous, en déclarant ainsi leur désir de voir des changements à gauche ou à droite, contrepoids raisonnable qui permet de parler de la bonne qualité et de la large représentativité des élections.
Bref, l'Occident a beau critiquer Poutine, l'appeler "tsar" ou "dictateur" et regretter le sort, dur à son avis, de la démocratie russe, l'électeur a porté un jugement différent : Poutine est le président dont le pays a besoin aujourd'hui. Ce ne sont peut-être pas les chiffres qui impressionnent le plus mais la confiance générale que le peuple fait à cet homme de taille moyenne qui cherche à éviter de produire tout effet apparent. Confiance qui frise parfois le fanatisme.
J'ai été frappé par une remarque faite par une dame que je connais bien et que j'ai rencontrée au bureau de vote dans notre maison au centre de Moscou. Généralement équilibrée comme cela se doit à son âge, elle avait l'air très émue. "Tu sais ce que je pense ? m'a-t-elle dit en me prenant pour confident. Seulement ne me dis pas que je suis folle. Si Poutine était menacé par un danger grave, une maladie, un attentat, je donnerais ma vie pour le sauver, pour le protéger..."
Ce sentiment de fidélité et de vénération quasi-religieuse que le président inspire aux larges couches de ses compatriotes s'explique difficilement par le rationalisme.
"Certes, on pourrait rappeler cette phase passe-partout : "Economie, voilà le hic, gros beta !" En effet, durant son premier mandat Poutine a poursuivi les réformes libérales, a abaissé de façon radicale l'impôt sur le revenu et a assuré une stabilité politique, ce qui permet aux milieux d'affaires russes et étrangers de bâtir des projets de développement et d'investissement à long terme.
La cherté du pétrole est un fait mais si Poutine n'était pas un partisan aussi fervent des réformes, il est fort douteux que la Russie ait pu obtenir les 7% de croissance économique annuelle. Et en même temps réduire sa dette extérieure en la ramenant à un niveau plus bas que la France, surpasser les Etats-Unis et la Chine pour le montant des réserves de change et se hisser au premier rang au monde pour la production quotidienne de pétrole, laissant derrière elle l'Arabie saoudite.
Pour un Russe de la rue, certainement, cette macro-économie est trop sophistiquée, donc lointaine. Mais elle se traduit par des choses compréhensibles par chacun : les salaires et les pensions augmentent, l'abondance des marchandises, même en province, surpasse le rêve de l'époque soviétique, et des choses jusqu'ici inconnues comme l'assurance médicale et le crédit hypothécaire deviennent des réalités quotidiennes.
Il est vrai que toute cela est l'aspect matériel du problème. Il n'aurait pas produit une impression aussi vive sur les Russes, si ces progrès n'avaient pas été liés à l'image de Poutine idéalisée par la conscience des masses, si différente celle des gouverneurs anciens impuissants, tombés dans la prostration sénile, qui ont noyé la moitié du pays dans le vin. Poutine travaille comme un buf. Poutine ne s'approprie pas un sou. Pour Poutine, on n'a pas honte devant d'autres capitales où les leaders lui parlent en égal.
Et l'essentiel : Poutine fait renaître chez les Russes le sentiment de la communauté nationale presque disparue au cours des années 1990. Le président personnifie l'unité du pays qui semblait être définitivement coupé en différents morceaux.
Les 48 millions d'électeurs qui l'ont soutenu s'en rendent compte ou le sentent dans leur for intérieur. Après l'élection du 14 mars, les analystes occidentaux les plus sérieux semblent commencer à le comprendre petit à petit. Y compris ceux qui ont subitement décidé ces derniers mois que Poutine n'était pas bon pour l'Occident, donc pour la Russie également.
Cependant, il devient évident que c'était une équation erronée. Les Russes comprennent mieux son président que les observateurs étrangers. C'est que les premiers comparent le pays aujourd'hui relativement stable avec le chaos, l'anarchie et l'appauvrissement dans lesquels il était plongé il y a dix ans tandis que les seconds comparent l'ordre en Russie sous Poutine avec le niveau de démocratie dans l'Europe occidentale actuelle sans prendre en considération que la Russie est en train d'effectuer un tournant inédit, jamais réalisé par aucun pays du monde et pratiquement instantanée à l'échelle historique, de l'économie centralisée à l'économie de marché.
Bien des choses qui irritent les observateurs occidentaux sont perçues par la population russe qui a voté pour Poutine comme forcées, provisoires voire même normales.
Mikhaïl Khodorkovski est en prison. Mais les dirigeants d'Enron (Etats-Unis), de Parmalat (Italie) et d'autres piliers du grand business occidental sont eux aussi en prison, soupçonnés de crimes économiques graves. Le tribunal expliquera d'où viennent les 5 milliards de dollars de fonds découverts sur les comptes personnels que Khodorkovski et ses partenaires possèdent en Suisse.
La chaîne télévision indépendante NTV a changé de propriétaires, la chaîne de télévision TV-6 a été fermée, mais quel Etat aurait toléré le racket répugnant dans le domaine de l'information imposé au pouvoir par leurs propriétaires Boris Berezovski et Vladimir Goussinski, les deux oligarques qui ont fui à l'étranger? D'autant plus que, selon des experts étrangers, la liberté d'expression qui distingue les émissions de la chaîne de télévision rénovée NTV ne le cède en rien et même dépasse le niveau auquel on est habitué en Europe occidentale et aux Etats-Unis.
La majorité écrasante des électeurs russes ont voté dimanche dernier pour cette évaluation des événements. De nombreux analystes occidentaux commencent à comprendre aujourd'hui qu'il serait naïf de considérer ces Russes comme une foule trompée par la "propagande du Kremlin" ou subjuguée par les prétendues "ressources administratives". N'est-ce plus raisonnable de supposer que, le 14 mars, les Russes ont préféré prêter l'oreille à leur voix intérieure, et non pas à celle de l'Occident?
De nombreux dirigeants occidentaux ne sont pas prêts à accorder ce droit aux Russes. Colin Powell a essayé dimanche à donner au peuple de la Russie une leçon de démocratie "qui sera reconnue par toute la communauté mondiale". En réponse, Vladimir Poutine l'a attribué, au cours de sa conférence de presse donnée après minuit à l'occasion de sa victoire, à "la situation politique intérieure" dans son propre pays, tout en promettant de "tenir compte de toutes les remarques critiques".
"Nous continuerons à renforcer le système à plusieurs partis, a promis le président russe. Nous allons renforcer la société civile et faire tout notre possible en vue d'assurer la liberté des médias".
Les signes d'une Russie nouvelle, celle de Poutine, sont également visibles dans l'activité des observateurs étrangers qui sont arrivés à l'élection. Leur nombre a diminué: cette fois il n'y a eu que 800 observateurs contre 1200 qui avaient assisté aux élections législatives de décembre. On ne peut pas l'expliquer par la diminution de l'intérêt général. Il s'agit plutôt de la diminution des attentes des sujets scandaleux. Aujourd'hui, la Russie est considérée en Occident plutôt comme un pays au niveau de démocratie plus ou moins normal et non pas comme un pays en crise.
800 observateurs ont représenté 25 organisations internationales et nationales de 50 Etats du monde. L'OSCE a envoyé la délégation la plus nombreuse: environ 340 personnes. L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) a envoyé une mission comptant 13 observateurs. Cette armée de contrôleurs n'a pas enregistré d'irrégularités graves.
Il est à remarquer que l'APCE a nommé à la tête de la mission d'observateurs Rudolf Bindig, son principal rapporteur sur la Tchétchénie. Connu par sa critique acerbe de la situation en ce qui concerne les droits de l'homme dans ce point chaud, Rudolf Bindig a décliné la proposition du Comité des affaires internationales de la Douma (chambre basse du parlement russe) d'inspecter l'élection présidentielle à Grozny ou dans une autre localité de la république.
L'intérêt de l'APCE pour la Tchétchénie a diminué depuis que Vladimir Poutine a réussi à y réduire la guerre, pour beaucoup, au conflit intertchétchène, à remplacer les nettoyages massifs par des opérations concrètes effectuées par les unités spéciales, à liquider ou à neutraliser plus de 30 chefs de guerre connus, y compris Radouiev, Khattab, Baraiev et Guelaiev, et à y tenir avec succès le référendum sur la constitution et l'élection du président de la république.
A présent, le voyage de Rudolf Bindig en Tchétchénie serait ennuyeux. C'est bon. D'ailleurs, la normalisation de la situation dans le Caucase du Nord a également joué son rôle et les électeurs russes ont soutenu si généreusement le président sortant. En Tchétchénie, Vladimir Poutine a recueilli plus de 92 % des voix.
Bref, le 14 mars, la Russie a agi dans ses propres intérêts, en s'appuyant sur sa propre expérience, et non pas sur les conseils étrangers concernant le président qui lui conviendrait mieux.