Ils seront donc six. Pas un seul des six candidats à la présidence ne renonce pour le moment à la lutte lors des futures présidentielles qui auront lieu en Russie le 14 mars prochain. Il est vrai qu'auparavant, Ivan Rybkine s'est retiré de la course électorale. Cette créature du magnat en cavale Boris Berezovski a eu le temps de déclarer la levée de sa candidature avant le 8 mars, dernier délai pour le faire sans avoir à en exposer les raisons. Cependant la loi prévoit le retrait du candidat de la course présidentielle même plus tard, plus précisément jusqu'au 12 mars, mais à condition d'avoir des raisons valables: grave maladie du candidat lui-même, incapacité légale de ce dernier, décès ou maladie de son épouse ou d'autres parents proches.
Force est cependant de reconnaître que pas un seul des maux cités n'a frappé Ivan Rybkine. En dépit de son comportement plutôt bizarre et de son discours manifestement désordonné à l'issue de ses aventures mystérieuses à Kiev où, selon Ivan Rybkine lui-même, certains individus l'auraient obligé à participer au tournage d'un film vidéo "répugnant", nul ne s'était en fait proposé de le reconnaître incapable. Sinon les électeurs eux-mêmes, peut-être.
Toujours est-il que, dès ce 9 mars, la loi électorale interdit formellement tous les pronostics publics relatifs aux prochaines présidentielles, mais du fait qu'Ivan Rybkine s'est retiré lui-même de la course électorale, on peut certes répéter ce qui est d'ores et déjà bien connu depuis longtemps. Il est évident que si son nom était resté sur les bulletins de vote, le nombre des électeurs qui auraient voté pour lui aurait sans doute été insignifiant. Aussi, la déclaration d'Ivan Rybkine selon laquelle il n'appellera pas ses électeurs à voter pour un autre candidat n'est-t-elle que pitoyablement emphatique. C'est qu'il n'a pratiquement plus d'électeurs à exhorter...
Le 14 mars prochain, des millions de Russes auront à faire leur choix et, comme le dit un spot électoral, à voter "pour la Russie" elle-même.
Dans le cas qui nous occupe, la Russie sera représentée par le Président sortant, Vladimir Poutine; la candidate indépendante de droite, Irina Khakamada; l'homme politique et leader du Parti de la vie, Sergueï Mironov; l'économiste de renom et partisan d'une rente sur l'exploitation des richesses naturelles du pays, Sergueï Glaziev; le candidat du Parti communiste (KPRF), Nikolaï Kharitonov, et, enfin, Oleg Malychkine, ancien boxeur et gestionnaire régional, actuel représentant du Parti libéral-démocrate (LDPR), parti que dirige le nationaliste bien connu Vladimir Jirinovski.
A bien des égards, la palette des candidats est plutôt impressionnante. Si, en effet, une telle liste apparaissait dans n'importe quel pays d'Occident, la presse ne manquerait pas de disserter sur le large choix qui s'offre aux heureux électeurs.
Quoi qu'il en soit, il n'en est rien dès qu'il s'agit de la Russie. En fait, la cohorte des spécialistes de la politique russe, en général, et de celle du Kremlin, en particulier, a d'ores et déjà qualifié les présidentielles du 14 mars prochain, scrutin qui n'a d'ailleurs pas encore eu lieu, d'élections "sans alternative" ou, moins catégoriquement, d'élection de Vladimir Poutine qui n'a tout simplement pas de rivaux réels".
Qui plus est, dans leur bouche, cette dernière thèse est même en train de devenir une forme d'accusation en quelque sorte. A les entendre, le Kremlin sera directement responsable, et lui seul, si le Président sortant - Vladimir Poutine - remporte, de l'avis unanime des experts, une victoire plus que convaincante aux futures élections, alors que tous les autres candidats à la présidence se verront bien obligés, selon ces mêmes experts, de se contenter de l'appui d'une part plus que modeste de l'électorat.
Cette idée se développe même sous forme de rappels de plus en plus sévères à l'endroit de la jeune démocratie russe. Si "le plus effroyable" se produit, mettent en garde certains kremlinologues, et si le Président sortant "recueille un pourcentage trop élevé de voix", la "réputation internationale de Vladimir Poutine et de la Russie elle-même ne manquera pas d'en souffrir". Comme résultat, prétendent-ils, le système politique de la Russie pourrait rappeler davantage celui de la Turkménie ou de la Corée du Nord que celui de n'importe quelle démocratie d'Europe Occidentale.
Bref, si tu ne veux pas que ton pays natal souffre, ne vote en aucun cas pour Vladimir Poutine.
Néanmoins, peu nombreux sont ceux qui parmi ces prophètes de malheur admettent qu'un "pourcentage trop élevé de voix" puisse tout simplement refléter cette haute appréciation qu'accorde la population du pays aux acquis réels enregistrés dans les années de présidence de Vladimir Poutine. Pourtant, c'est bien lui et personne d'autre qui est devenu la principale force motrice de la bonne progression des réformes économiques en cours dans le pays. C'est justement ce qui explique sans doute ce fait surprenant que, depuis plus de cinq années d'affilée, la Russie présente une croissance économique continue. Pour être plus précis, notons que durant ce seul quinquennat, le taux de croissance a été de 40%, bien que le niveau n'ait certes pas été élevé au départ!
Vladimir Poutine a aussi réussi une chose parfaitement inconcevable pour l'époque de Mikhaïl Gorbatchev ou celle de Boris Eltsine, chose qui se résume comme suit: il a notablement rétabli la foi de la population en la capacité du gouvernement fédéral et des autorités en général de travailler efficacement. En effet, le chaos eltsinien a cédé la place à l'époque qui est la nôtre, celle où les salaires sont versés à temps, alors que les retraites augmentent, quoique lentement, il faut le reconnaître, époque où l'ordre commence à régner dans la rue, alors que le Russe moyen commence même à espérer dans son for intérieur que la vie deviendra plus facile, qu'elle va être, enfin, meilleure.
Qui plus est, ce même Russe qui a vécu la décomposition de l'URSS peut-être aussi tragiquement que la mort de ses propres parents ne peut pas ne pas s'apercevoir du fait incontestable que, sous Vladimir Poutine, l'image même de la Russie dans l'arène internationale s'est notablement améliorée. Le pays est en train de pratiquer une politique extérieure pragmatique et, ce qui est particulièrement important pour la renaissance de son identité nationale, apprend à défendre, comme il se doit, ses propres intérêts nationaux. Ces derniers ne sont plus sacrifiés pour complaire à l'Occident, comme cela était autrefois très souvent pratiqué par les anciens ministres des Affaires étrangères - Andreï Kozyrev ou Edouard Chevardnadzé.
Tout indique, par conséquent, que le fait même que Vladimir Poutine n'a pas de rivaux réels s'explique pour beaucoup par sa popularité aussi authentique qu'incontestable auprès du peuple. Par ailleurs, cette popularité de Vladimir Poutine est en quelque sorte une récompense de ses mérites effectifs au cours de son premier mandat présidentiel.
D'autre part, l'absence de concurrents est pour beaucoup imputable à ces derniers eux-mêmes. Depuis plus d'une dizaine d'années, le camp des partis de droite est déchiré en permanence par les conflits intérieurs sur les lignes tactiques à adopter, mais en fait, par les ambitions de leurs leaders, conflits qui ne permettent pas à ce camp de se regrouper en une force politique influente. En outre, la population elle-même n'est pas encore prête à oublier ce chaos et ces malheurs économiques des années 1990, résultat direct de la mise en uvre des "idées démocratiques" telles que les concevaient les libéraux de l'époque.
Quoi qu'il en soit, il est très curieux de voir que lorsque le nouveau Président géorgien Mikhaïl Saakachvili a recueilli aux élections 96% des voix, nul en Occident n'a eu l'idée de mettre en garde la Géorgie contre son glissement dans le camp des Etats "peu démocratiques". D'où vient, donc, cette sollicitude intransigeante quand il s'agit de la réussite éventuelle de Vladimir Poutine aux élections du 14 mars prochain?
Vladimir Poutine, ce n'est pas du tout un autre Staline qui rêve de faire renaître le totalitarisme en Russie. Vladimir Poutine est un leader qui ne comprend que trop où passe la limite précaire entre la démocratie et les intérêts de l'Etat, surtout quand cet Etat est en train d'opérer un tournant historique inédit, transition d'un régime à un autre. Dans ce contexte, si Vladimir Poutine est si populaire, ce n'est pas de sa faute, et il serait bon que l'Occident le comprenne.