Comme tout autre homme qui aime son pays, cela me fait plaisir lorsque j'entends prédire de plus en plus souvent que la Russie pourrait bien tenir le rôle de leader économique mondial, à côté de la Chine, de l'Inde, du Brésil. Je n'exclus pas que dans une cinquantaine d'années, peut-être même plus tôt, les Etats-Unis deviennent dépendants envers la Chine et non pas le contraire. La Russie a elle aussi la possibilité de se développer à un rythme impétueux. Elle a pour cela les ressources naturelles, intellectuelles et humaines nécessaires. Il ne faut pas cependant retrancher des comptes le facteur chance. Une nouvelle catastrophe mondiale peut toujours arriver.
Que la Russie, frappée par une crise économique atroce en 1998, en sorte petit à petit, nul ne peut ne le contester. Le gouvernement du président Vladimir Poutine, limogé à la veille de la prochaine élection présidentielle, a réussi à stabiliser dans une certaine mesure la situation économique et politique, à faire avancer, lentement mais sûrement, le pays dans la voie de la réforme sans tomber dans l'excès. Qui plus est, il n'a fait aucune erreur incorrigible. De toute façon les indices de développement du pays sont suffisamment optimistes depuis ces dernières années. 7% de croissance économique annuelle n'est pas un mauvais résultat. C'est même un très bon résultat, si ce n'est que le début de l'essor.
Aujourd'hui le problème de la modernisation de l'économie russe est souvent considéré dans l'optique de ce dilemme : ou bien la croissance, ou bien le développement. Concrètement, ou bien un rythme accéléré d'augmentation du produit intérieur brut, ou bien des transformations profondes. Il faut dire que cette alternative n'est pas imaginaire. L'histoire enseigne que la croissance peut exister sans développement, principalement à la faveur de facteurs provisoires mais particulièrement favorables comme la dévaluation brutale de la monnaie nationale, l'amélioration de la conjoncture internationale, une croissance sensible des prix des principaux produits d'exportation nationaux. Il est évident cependant qu'une telle croissance qui ne s'appuie pas sur des facteurs internes, organiques et permanents, ne peut pas servir de base solide pour résoudre les difficiles problèmes socio-économiques auxquels est confronté le pays. La croissance sans développement est de par sa nature est phénomène temporaire.
On peut comprendre le président Poutine lorsqu'il se déclarait insatisfait des programmes économiques dénués de toute ambition présentés par le gouvernement qu'il a finalement limogé. Il se fixait pour objectif d'obtenir en moyenne 6% de hausse annuelle du PIB au cours de la seconde moitié de la décennie en cours. En fait, il ne se concentrait pas sur les grandes questions stratégiques de l'économie russe, celles qui débordaient l'horizon de cette décennie. Or elles sont nombreuses.
Question première : la Russie d'aujourd'hui a-t-elle besoin d'une deuxième étape de privatisations somme toute gratuites ? Car une partie considérable de ce que l'on a l'habitude d'appeler le "patrimoine national" n'est pas encore partagée : l'électro-énergétique, l'approvisionnement en gaz et en pétrole, les chemins de fer, les autoroutes, les ports, de nombreuses entreprises militaires, les télécommunications, les postes, le télégraphe, les ressources forestières et hydrauliques et bien d'autres choses encore.
Je ne suis pas contre la privatisation en général, mais sa deuxième étape doit être retardée d'une vingtaine, voire d'une trentaine d'années pour se préparer à ce passage comme l'ont fait les pays européens et la Chine avant de procéder à la réalisation de ce genre de projets économiques.
La deuxième question est celle des revenus et surtout des superprofits tirés des ressources naturelles. Pendant douze ans les magnats industriels et financiers russes, en partageant ces revenus entre la société et les structures privées, se sont servi d'un régime extrêmement profitable aux oligarques, qui n'existe aujourd'hui dans aucun pays du monde.
Il y a aussi une multitude d'autres problèmes. Par exemple l'adhésion de la Russie à l'Organisation mondiale du commerce. Nul doute qu'il est nécessaire d'entrer dans cette organisation. Mais pas lundi prochain, peut-être dans dix ou quinze ans, après s'être bien préparée. Autrement la Russie risque de perdre ses industries aéronautique, automobile, alimentaire, son agriculture, son secteur bancaire. Je me réjouis que l'administration de Poutine occupe une position pondérée en ce qui concerne l'adhésion du pays à l'OMC.
On comprend que l'avenir de l'économie russe s'organise aujourd'hui. Moi, je suis partisan de l'approche optimiste modérée des perspectives les plus proches. Je serais optimiste si je voyais s'accomplir des changements réels dans deux secteurs : dans l'attitude que l'Etat prend envers les petites et moyennes entreprises, les industries hi-tech, envers la science. Le gouvernement des réformateurs des années 1990 s'est en fait employé à étouffer les PME qui, pourtant, représentent une partie énorme (45%) de l'économie nationale. Toujours dans les années 1990, la folie des réformes a presque anéanti la science. Ces derniers temps, on entend tenir de bons propos : "En Russie, il existe des potentialités colossales pour faire des découvertes dans des domaines nouveaux... la situation est favorable pour réaliser des progrès dans le domaine des hautes technologies". Seulement rien n'a été fait jusqu'à présent pour soutenir réellement cette branche.