Vladimir Poutine rompt avec le rituel électoral

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par Iouri Filippov, commmentateur politique de RIA-Novosti

La campagne pour l'élection présidentielle en Russie a atteint son point culminant d'une façon inattendue. Le président sortant Vladimir Poutine, prétendant principal à la présidence, a brouillé les cartes électorales de ses concurrents, d'abord, en annonçant la démission du gouvernement à trois semaines de l'élection, ensuite, en proposant au poste de premier ministre la candidature de Mikhail Fradkov représentant la Russie en UE, figure absolument inattendue pour les élites russes et inconnue de la population.

Pourquoi l'a-t-il fait? Il s'avère que le sens principal des propositions de Vladimir Poutine est de renforcer le gouvernement, en concentrant son travail sur quelques axes principaux, d'y renforcer le contrôle présidentiel, en consolidant ainsi le pouvoir exécutif en Russie. Et grâce à cela d'accélérer les réformes économiques libérales, en assurant la croissance économique rapide et stable au cours des prochaines années.

Cette action peut être considérée comme une tactique électorale. Il faut dire qu'aucun candidat à la magistrature suprême n'est prêt à mener un dialogue avec Vladimir Poutine à ce niveau. La raison en est simple: en remaniant le gouvernement, Vladimir Poutine a ouvert un ordre du jour pour l'avenir, tandis que d'autres prétendants à la présidence ont parlé sans cesse du passé.

Irina Khakamada, leader de l'Union libérale des forces de droite, a fondé sa campagne électorale sur la critique acerbe de la politique de force de Vladimir Poutine en Tchétchénie qui aggrave, à son avis, le problème du terrorisme en Russie. Cette tactique n'est pas très judicieuse. En effet, les menaces d'actes terroristes compliquent considérablement la vie quotidienne des Russes, mais pour la Russie la guerre en Tchétchénie appartient au passé, fût-il récent. Les actions militaires n'y ont pas lieu depuis longtemps. Il y a un an, la République a adopté sa Constitution et a reconnu qu'elle est une partie inaliénable de la Russie. Les terroristes qui se cachent dans les montagnes deviennent chaque jour de moins en moins nombreux.

Un autre candidat de l'opposition, Ivan Rybkine, a essayé de jouer la carte du passé de Vladimir Poutine, ancien membre du KGB. Le 5 février, il a quitté furtivement Moscou et a passé quelques jours à Kiev, sa disparition inopinée mettant en émoi l'opinion publique mondiale. Ensuite, alors qu'il se trouvait déjà à Londres, il a tenté d'attribuer sa disparition aux intrigues des services secrets russes manigancées. D'après les allusions d'Ivan Rybkine, l'initiative y appartient au président en exercice qui fait tout son possible pour garder le pouvoir.

Cependant, le récit d'Ivan Rybkine qui n'a recueilli, d'après les sondages d'opinion, que 1 % d'intentions de vote a été si contradictoire qu'il fait la risée de nombreux Russes. Les sujets sur des espions ne sont plus intéressants. Le récit d'Ivan Rybkine aurait paru véridique en 1991, lorsque le putsch antidémocratique des instances supérieures du KGB et du PCUS venait de subir un échec et que la foule indignée jetait bas le monument à Felix Dzerjinski, fondateur de la police secrète soviétique (Tchéka). Les temps ont changé en Russie: la cote de popularité dont jouit le président rend absurde l'idée de liquider physiquement les opposants politiques, comme cela a été pratiqué en URSS, c'est déjà un anachronisme, ce qui est compréhensible même dans le village sibérien le plus reculé. Ivan Rybkine ne présente pas une menace pour le président et il n'est pas intéressant pour les électeurs.

Le candidat communiste Nikolai Kharitonov est également l'otage du passé, plus précisément, de son parti pataud qui ne cesse de répéter, depuis plus de dix ans, qu'il serait bon de retourner à l'époque de l'URSS, mais qui se tait d'une manière suspecte, lorsqu'il s'agit des problèmes actuels de la Russie, par exemple, de l'accroissement de la compétitivité nationale ou de l'intégration dans l'économie mondiale. Soit dit à propos, les communistes ont catégoriquement refusé de mener des consultations avec Mikhail Fradkov au sujet du futur gouvernement. C'est compréhensible: peut-on parler de l'avenir, si toute l'idéologie communiste repose sur le passé?

Dans les années 90 du siècle dernier, cette tactique des concurrents de Vladimir Poutine leur aurait garanti de bons résultats. Mais elle est stérile au 21e siècle. Le président actuel est crédité de 75 % des suffrages dans les sondages, tandis que les meilleurs indices de ses opposants n'atteignent pas 5 %. Les rituels du passé sont insensés à présent: la compréhension de cette vérité a probablement permis à Vladimir Poutine non seulement d'enregistrer des progrès avant la fin de son premier mandat présidentiel et de se présenter pour un deuxième mandat, mais aussi, ce qui est bien plus important, de devenir le véritable leader national qui manquait tellement à la Russie ces dernières décennies.

De plus, Vladimir Poutine n'est nullement un chef "rituel" de l'Etat, ce qui est assez inhabituel pour la Russie. L'activité insensée et purement rituelle des locataires du Kremlin comme Leonid Brejnev et Constantin Tchernenko est restée longtemps inaperçue, mais, au milieu des années 80 du siècle dernier, lorsque les hiérarques sont devenus entièrement infirmes, cela a indignait déjà toute l'Union Soviétique. Ce n'est probablement pas par hasard que la danse rituelle du premier président de Russie Boris Eltsine en compagnie d'un chanteur russe avait été l'atout principal de sa campagne électorale en 1996. Boris Eltsine était gravement malade, il se préparait à subir une opération délicate à coeur ouvert, il devait passer les quelques années suivantes, pour l'essentiel, alité, mais plusieurs mouvement énergiques avaient obligé le pays à croire qu'il était dispos et énergique et qu'il n'y avait pas de meilleure candidature au poste de président. Ce rituel, était-il efficace du point de vue du succès de la campagne électorale? A l'époque, oui. Mais pas aujourd'hui.

Les objectifs pratiques se posent actuellement à la Russie: relancer la croissance économique, lutter contre la pauvreté, devenir un concurrent fort dans l'économie mondiale, rétablir ses positions prestigieuses dans la politique mondiale. Un président rituel obéissant à ses opposants rituels et acceptant leur ordre du jour ne saurait atteindre ces objectifs. Un président-réformateur est, avant tout, le leader incontesté au sein de l'équipe de ses compagnons d'idées. On peut citer l'exemple de l'empereur russe Pierre Ier, l'un des plus brillants réformateurs russes de ces trois derniers siècles. Il y a 300 ans, il fonda Saint-Pétersbourg, ville natale de Vladimir Poutine. Les partisans du président plaisantent aujourd'hui, en disant que ces deux hommes appartiennent à "l'équipe de Saint-Pétersbourg".

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