L'Europe reste le marché prioritaire pour le gaz russe

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Par Valéri Yazev, président du Comité énergie, transport et liaisons de la Douma, président de la Société gazière de Russie.

Moscou - RIA Novosti. Pour la première fois depuis 30 ans des perturbations se sont produites dans l'approvisionnement de l'Europe en gaz. Un mauvais tour a été joué aux Russes par la Biélorussie, pays par lequel le gaz transite. Moscou espère que cet incident n'aura pas de répercussion sur ses rapports avec les partenaires européens et que la coopération gazière se poursuivra en dépit de l'existence de questions litigieuses.

Que s'est-il donc passé le 18 février? Gazprom avait interrompu les livraisons de gaz en Biélorussie, sur le marché biélorusse, parce qu'à cette date les contrats passés avec les fournisseurs indépendants (ITERA et Trans Nafta) étaient arrivés à expiration. L'accord sur le prix préférentiel du gaz livré par la société anonyme Gazprom était arrivé à expiration dès le 1-er janvier et la Biélorussie refusait de payer le combustible au prix commercial.

Cette histoire a une préhistoire. En 2001-2002, au début des préparatifs en vue de la création de l'Etat uni Russie-Biélorussie, décision avait été prise de constituer une entreprise mixte gazière sur la base de Beltransgaz. Toutefois, les Biélorusses violèrent l'accord de 2002 sur l'extension de la coopération dans le secteur gazier, bloquant l'audit indépendant de la compagnie Beltransgaz. Minsk avait surévalué de plusieurs fois la valeur du paquet majoritaire d'actions de cette entreprise. Gazprom a estimé ce bloc de contrôle à 500-700 millions de dollars. L'évaluation de Minsk est tout à fait différente et sans audit on ne réglera pas le problème.

Etant donné que le processus de fusion des deux systèmes gaziers est stoppé, Moscou ne voit pas pourquoi il vendrait à la Biélorussie du gaz à un prix préférentiel alors qu'il n'y en a pas suffisamment sur le marché russe. Enfin, la Biélorussie n'a pas encore réglé ses notes de gaz précédentes.

Cependant, répétons-le, ces problèmes ne concernaient que les livraisons sur le marché biélorusse. Mais après que Gazprom ait interrompu ses livraisons de gaz à la Biélorussie, Beltransgaz a détourné vers le marché biélorusse une partie du gaz russe destiné à l'Europe, ce qui a réduit d'autant les fournitures de ce combustible au continent. Le gaz qui n'est pas arrivé à destination en Allemagne, en Pologne et en Lituanie pourrait être compensé par des exportations sur d'autres axes, par exemple via l'Ukraine. Quoi qu'il en soit, les à-coups dans les livraisons de gaz naturel en Europe remettent en question les engagements pris par Gazprom vis-à-vis de ses partenaires occidentaux, ce qui pourrait avoir pour corollaire des sanctions financières du moment qu'il n'y a pas assez de filières d'acheminement alternatives.

Un coup sensible a également été porté à l'économie de la région de Kaliningrad où les stocks de produits énergétiques sont extrêmement limités. Les fournitures y ont été réduites de 60 pour cent si bien que la région a dû puiser dans ses réserves énergétiques. Bien sûr, dans cette histoire c'est la Biélorussie qui a subi le préjudice le plus important étant donné que son secteur énergétique et son économie dépendent à 90 pour cent de la Russie. (Depuis le 1-er janvier 2004, les livraisons de gaz russe à la Biélorussie sont effectuées par les compagnies privées ITERA et Trans Nafta, seulement elles non plus n'assurent pas pleinement les besoins de cet Etat).

Des pourparlers difficiles sont actuellement en cours entre Moscou et Minsk. A notre avis, cette situation critique en ce qui concerne les fournitures de gaz en Biélorussie ainsi que son acheminement transitaire régulier vers la région de Kaliningrad et les pays d'Europe doit être réglée de manière fondamentale et dans les délais les plus brefs. Nous espérons qu'ici la partie biélorusse fera preuve d'esprit constructif. Une solution principielle doit être trouvée, sinon personne ne sera à l'abri d'une réitération de cette situation.

Ce qui importe maintenant, c'est de tenir compte de la leçon.

Pour que les livraisons de gaz soient directes et ne dépendent plus de pays transitaires instables, il faut différencier les itinéraires d'exportation et les modes de transport, notamment accélérer la construction du gazoduc Nord-Européen (GNE) et implanter plus activement les technologies de transport de gaz russe liquéfié (GRL).

Avant l'histoire avec la Biélorussie les investisseurs européens ne s'étaient pas empressés de s'associer à la construction du GNE. Premièrement, parce que c'est un projet coûteux. Deuxièmement, l'Europe orientale, là où doit aboutir le tube, ne dispose pas de l'infrastructure nécessaire pour réceptionner le gaz. Troisièmement, enfin, les investisseurs occidentaux espèrent que la Russie assumera le gros des dépenses de construction tandis qu'ils attendront que le gaz arrive aux terminaux situés sur le littoral de l'Allemagne, de la Pologne, des Pays-Bas et des pays scandinaves.

Le dossier d'opportunité du gazoduc Nord-Européen n'est pas encore totalement achevé. Il s'agit là d'un projet sortant de l'ordinaire. Le tube posé sur le fond de la mer sera long de quelque deux mille kilomètres. Pour le moment nous ne possédons qu'une seule expérience en la matière, c'est celle de la pose du gazoduc Blue Stream sur le fond de la mer Noire, reliant la Russie à la Turquie. Seulement là-bas le tronçon sous-marin n'a que 400 kilomètres de long.

En outre, les investisseurs étrangers attendent l'achèvement du projet conjoint de Gazprom et de Conoco-Philips concernant la construction d'une usine de liquéfaction de gaz dans la presqu'île de Kola et dont la capacité annuelle sera de 22 millions de tonnes. Alors ils pourront décider ce qui est le plus avantageux pour eux: ce projet ou bien le gazoduc Nord-Européen.

Evidemment, le gaz russe liquéfié est destiné en priorité au marché américain. Les Etats-Unis sont un gros consommateur d'hydrocarbures et ils possèdent l'infrastructure requise pour la réception du GRL. L'usine de la presqu'île de Kola fonctionnera essentiellement pour les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui dès 2006 importera du gaz.

Le Japon, qui possède une flotte de tankers imposante, pourrait intervenir en qualité d'opérateur dans l'acheminement du gaz liquéfié de Russie vers les Etats-Unis. La France, l'Espagne et le Portugal sont aussi des acheteurs potentiels en Europe. Dans leur cas l'acheminement du gaz par tankers pourrait s'avérer plus économique que par gazoduc. Mais c'est là une question qui relève du futur et pour le moment nous n'évoquerons que le mode de transport traditionnel du gaz en Europe.

Pour la Russie le marché gazier européen restera essentiel longtemps encore. Chaque année nous fournissons à l'Europe environ 130 milliards de mètres cubes de gaz. Sur l'axe oriental nous n'atteindrons pas ces quantités avant longtemps. C'est pourquoi une entente avec les partenaires européens est primordiale pour nous. La pratique montre que nous trouvons facilement un langage commun quand il s'agit de contrats bilatéraux, avec l'Allemagne, par exemple, mais cela n'est pas le cas quand il est question de la politique unique de l'Europe à l'égard de la Russie. Ici des complications se font jour.

Nous comprenons le souci de l'Europe unie, en tant que consommateur collectif, de se procurer des conditions avantageuses dans les rapports énergétiques Russie-UE, d'accéder à nos gisements pétrogaziers et ensuite à notre réseau de gazoducs. Les Européens défendent leurs intérêts, ce qui est chose normale.

Seulement en contrepoids au cartel des consommateurs européens, les vendeurs de gaz pourraient créer le leur à l'exemple de l'OPEP. Le président russe, Vladimir Poutine, a déclaré qu'il serait judicieux de constituer une alliance gazière des pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI). Devraient en faire partie la Turkménie, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan, la Russie et, en qualité de pays transitaires, l'Ukraine et la Biélorussie. L'Azerbaïdjan et la Kirghizie pourraient aussi s'y associer. Des négociations à ce sujet ont lieu au niveau gouvernemental. De son côté, Gazprom, dans le cadre de son activité, s'emploie à regrouper producteurs et transporteurs de gaz, il crée un consortium gazier en Ukraine et, bien qu'avec des problèmes, une entreprise mixte avec Beltransgaz. Des négociations sont en cours au sujet de la participation de la Russie à la modernisation du réseau d'approvisionnement en gaz en Asie centrale.

Ces pourparlers concernant l'alliance gazière sont serrés, les parties doivent aboutir à un accord excluant tout conflit d'intérêts, dans le cadre duquel toutes les parties seraient dans une même mesure intéressées à prendre part au projet. Des compagnies européennes pourraient d'ailleurs rallier celui-ci.

En qualité de président de la Société gazière de Russie et dans le cadre de mon activité au Comité de la Douma énergie et transport il m'arrive de m'occuper de questions ayant trait à ce que l'on appelle la "diplomatie énergétique". Je rencontre fréquemment des parlementaires et des hommes d'affaires européens. Dans les parlements des pays occidentaux les énergéticiens professionnels sont peu nombreux, et lorsque nous expliquons aux élus les problèmes économiques et techniques, nous leur ouvrons les yeux sur beaucoup de questions.

En 2003, le commissaire de l'Union européenne chargé du commerce, Pascal Lamy, a énoncé six exigences gazières auxquelles la Russie devait se plier en adhérant à l'Organisation mondiale du commerce (OMC): correspondance des prix intérieurs avec le coût réel de l'extraction et du transport du gaz (de manière à ce qu'il n'y ait pas subventionnement du marché intérieur des hydrocarbures), accès de pays tiers à notre système pipelinier, autorisation pour les sociétés étrangères de construire des gazoducs en Russie, annulation du monopole d'exportation de Gazprom, suppression des taxes à l'exportation, nivellement des tarifs intérieur et extérieur de transport du gaz.

Le président russe, Vladimir Poutine, a qualifié ces exigences d'infondées et d'injustes. Par exemple, l'Etat russe a parfaitement le droit de détenir le monopole des exportations de gaz, cela ne contredit pas le règlement de l'OMC. Sans déjà parler qu'en ce qui concerne trois exigences avancées par Pascal Lamy nous entendons les observer, et ce indépendamment de notre adhésion à l'OMC. Ces exigences de l'UE sont conformes aux besoins et aux intérêts de l'économie russe. C'est ainsi que nous relevons progressivement les prix intérieurs du gaz et élaborons la procédure d'accès au réseau de gazoducs.

Une semaine après l'"ultimatum" lancé par Pascal Lamy j'ai eu l'occasion de prendre la parole devant les parlementaires français. Et ils m'ont compris quand je leur ai expliqué que l'Europe serait la première à souffrir de l'alignement en Russie des prix intérieurs du gaz sur les prix européens. Quand il en sera ainsi il ne nous sera tous simplement plus avantageux d'exporter ce combustible, les gaziers russes pourront obtenir les mêmes profits en Russie sans supporter de dépenses de transport.

C'est la raison pour laquelle le problème consiste non pas à aligner les prix, mais à faire en sorte que ce ne soient pas des prix de dumping. A cet égard, on se montre de plus en plus compréhensif en Europe, tout particulièrement en ce qui concerne la nécessité que 80 pour cent des contrats gaziers soient à long terme. Auparavant l'UE insistait pour le passage total aux contrats gaziers à court terme.

En poursuivant les négociations et en rapprochant progressivement les positions, nous avançons dans la voie de l'intégration mais pas du tout de l'assimilation. Pour nous les intérêts de la Russie restent prioritaires.

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