Les négociations à six sur le problème coréen qui se sont achevées la semaine dernière à Pékin trouvent un accueil plutôt pessimiste auprès du grand public, alors que les participants mêmes à ces négociations sont, par contre, très optimistes quant à leurs résultats.
Or, ce phénomène est sans doute très facile à expliquer. C'est que les vrais objectifs de cet actuel (le deuxième) tour des négociations à six, c'est-à-dire les objectifs que les négociateurs s'étaient eux-mêmes assignés, ont été pratiquement tous obtenus. Quant à ces objectifs, ils consistaient tout d'abord à faire traîner en longueur le processus de négociations, mais sans les faire échouer pour autant. Et ensuite, il fallait que ledit processus s'effectue, enfin, au niveau des groupes de travail, car au niveau des vice-ministres des Affaires étrangères, niveau auquel les négociations à six se sont déroulées jusqu'ici, aucun progrès notable ne s'y annonçait tout simplement.
Ainsi, la formation des groupes de travail qui assumeront désormais l'essentiel de l'uvre à accomplir peut être considérée comme un événement clé du tour pékinois des négociations à six. Côté russe, par exemple, sept à dix personnes feront partie d'un tel groupe de travail, a fait savoir le chef de la délégation russe aux négociations à six dans la capitale chinoise et vice-ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Alexandre Lossioukov. A son avis, un tel groupe de travail devrait comprendre, tant des diplomates que des spécialistes des questions nucléaires, y compris du ministère de l'Energie atomique, ainsi que des experts techniques.
En effet, ce n'est sans doute pas pour se livrer à l'uvre littéraire de préparation d'un document final que les chefs adjoints des diplomaties des deux Corées, des Etats-Unis, de la Chine, de la Russie et du Japon se sont réunis cette fois à Pékin et ce, d'autant moins que ledit document final n'avait pour vocation que d'informer le grand public des divergences demeurant pratiquement inchangées depuis le premier tour, celui d'août dernier, des négociations à six entre leurs protagonistes - la Corée du Nord et les USA.
L'idée même des groupes de travail est née dans l'intervalle entre les deux tours des négociations. Selon cette idée, un groupe d'experts déciderait de la manière dont la Corée du Nord "gèlerait" ou " demantelerait " ses programmes nucléaires militaires, programmes dont nul, d'ailleurs, n'a toujours pas prouvé l'existence. Un autre groupe se mettrait à roder la procédure même de vérification et de monitorage de ce processus et déciderait qui devrait justement procéder à ladite vérification: l'Agence internationale de l'Energie atomique (AIEA), la CIA, des experts indépendants ou quelqu'un d'autre. Et, enfin, encore un groupe déciderait des garanties que la République démocratique et populaire de Corée (RDPC) pourrait y recevoir en contrepartie et dans quel ordre.
Toujours est-il que même sans la création formelle de tels groupes, le travail sur le "problème coréen" n'aurait pu tout simplement se faire autrement, car l'expérience de ces derniers mois a bel et bien démontré que c'est seulement une telle approche, celle des groupes de travail, se montre vraiment efficace. Un mois sur l'autre, c'est justement à un tel "niveau de travail" que des rencontres de tous avec tous se sont effectuées, et qu'une multitude de questions petites et grandes ont été examinées dans le menu détail. Et on a tout lieu d'affirmer aujourd'hui que sans cela il n'y aurait tout simplement pas eu de deuxième tour des négociations à Pékin. Au lieu de ce deuxième tour pékinois, il y aurait sans doute une réédition exacte, point par point, du premier, c'est-à-dire une dispute publique où le contenu même ne compte pas tellement, mais plutôt le prestige, les formules et de hauts principes.
Au fond, nous y sommes en présence d'un exemple classique d'une diplomatie multilatérale. Si deux parties adverses (dans le cas qui nous occupe, ce sont la Corée du Nord et les Etats-Unis) créent par leurs positions tout aussi opposées qu'intransigeantes un gros problème apparemment insolvable, il faut partager ce gros problème en plusieurs petits problèmes qui se prêtent, eux, à la solution. Pour ce qui est de la solution elle-même, que ce soit au niveau dit "de travail" ou à n'importe quel autre niveau, il s'agit toujours d'un seul et même schéma qui est d'ailleurs parfaitement évident pour tout le monde. Autrement dit, Pyongyang renonce à ses ambitions nucléaires militaires et ce, indépendamment du fait que ses programmes sont une réalité ou un simple bluff pour recevoir en contrepartie pas tellement une assistance économique, mais plutôt et surtout une coopération internationale au nom des réformes à effectuer en Corée du Nord et de l'ouverture de ce pays sur le monde. La discussion n'y porte en fait que sur les détails et la procédure, alors que la teneur même d'un marché à conclure est tout à fait évidente. A en juger d'après les déclarations officielles des Nord-Coréens, ils voudraient que "les deux parties baissent simultanément leurs pistolets" et en présence des témoins, c'est-à-dire des quatre autres participants aux négociations. Or, Washington se croit toujours en droit de baisser son pistolet après Pyongyang, en déclarant: "tout d'abord, le désarmement complet de la République démocratique et populaire de Corée, et c'est seulement après toutes les conversations sur l'économie".
Néanmoins, notons-le bien, nul ne se retire des négociations en cours. Tout d'abord, tous les négociateurs traînent sciemment le temps d'ici les futures présidentielles aux Etats-Unis, élections prévues pour novembre prochain et après lesquelles le mot même "compromis" pourrait sans doute être prononcé à haute voix. Et ensuite, même sans les présidentielles US qui approchent, il est tout bonnement impossible de conclure un accord, quel qu'il soit, tant que les experts ne mettront pas au point dans une ambiance tranquille toutes les variantes d'un tel accord futur et n'expliqueront pas aux parties adverses comment justement elles devraient baisser leurs pistolets. Et tout porte à croire qu'en attendant, cette variante "prolongée" arrange en principe tout le monde.