La Géorgie, a-t-elle plus besoin d'armes que de pain?

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par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA-Novosti

Les mêmes cravates rouges, de larges sourires aux dents blanches éclatantes. Le Président de la Géorgie, Mikhaïl Saakachvili, 36 ans, et le Président des Etats-Unis, George W. Bush, faisaient un ensemble bien assorti, l'un à côté de l'autre, cette semaine, pendant la visite du chef de l'Etat géorgien aux Etats-Unis.

Qui plus est, cette harmonie apparente était encore renforcée par les compliments réciproques que s'adressaient les deux hommes d'Etat, compliments dont la force expressive était plus qu'impressionnante. Ainsi, George W. Bush admirait son hôte de marque en tant que leader, louait la perspicacité de ce dernier et son courage inédit, alors que le Président géorgien a promis de ne jamais oublier que les Etats-Unis avaient été le premier pays à épauler la Géorgie dans les jours difficiles du renversement du régime d'Edouard Chevardnadzé. Mikhaïl Saakachvili n'est pas reparti les mains vides des Etats-Unis, bien qu'il n'ait sans doute pas reçu tout ce qu'il était venu chercher. Selon le Président géorgien lui-même, il a bien reçu les assurances des législateurs américains que la Géorgie allait recevoir, dans le courant même de 2004, plus de 200 millions de dollars et ce, en plus des 150 millions de dollars que le Congrès US avait d'ores et déjà débloqués juste après la "révolution des roses". Si l'on ajoute à cela la promesse du Fonds monétaire international (FMI) d'adopter désormais, dans sa coopération économique avec la Géorgie, "une approche beaucoup plus souple et plus correcte", apparemment, Mikhaïl Saakachvili a toutes les raisons d'être satisfait de son déplacement outre-Atlantique.

Quoi qu'il en soit, dans les milieux, proches de cette visite, on prétend que le Président géorgien ne serait pas tout à fait satisfait, loin s'en faut.

Mikhaïl Saakachvili tient à obtenir de l'Amérique beaucoup et très rapidement. Comme il le reconnaît lui-même publiquement, son actuelle cote de popularité tout à fait fantastique, il faut bien l'admettre, dans son propre pays - 96,7% au cours des dernières présidentielles - ne peut que dégringoler avec le temps. Aussi, le leader de la "révolution de velours" géorgienne aurait-il voulu s'assurer un appui américain à long terme et conforté par des capitaux, tant qu'il se trouve lui-même au faîte de la popularité et de la gloire.

D'autre part, on a bien l'impression que la poussée impétueuse de l'hôte géorgien s'est heurtée, cette fois, à la retenue pragmatique des Américains. On dirait, effectivement, que "chat échaudé craint l'eau froide". Autrement dit, visiblement déçus par leur "chouchou" Chevardnadzé, les Etats-Unis se montrent aujourd'hui plutôt prudents face à Mikhaïl Saakachvili. C'est que ces millions de dollars que Washington avait offert tout récemment encore et très généreusement à Tbilissi se sont finalement retrouvés dans les poches des fonctionnaires géorgiens corrompus, et l'administration américaine ne tient pas du tout à ce que ce passé récent se réédite.

Et ce d'autant moins que l'avenir de la Géorgie, en tant que démocratie émergente, est pour le moment plus que problématique.

Si, le département d'Etat US s'était montré aussi intransigeant face à Tbilissi, comme il l'est, par exemple, à l'égard de Moscou dans son rapport sur la situation en matière de droits de l'homme en Russie, document qui vient d'être publié, il aurait pu sans doute poser pas mal de questions gênantes au Président de la Géorgie. Or, ses récents camarades et alliés de la "révolution de velours" en posent d'ores et déjà haut et fort.

Pourquoi, par exemple, les nouvelles autorités géorgiennes ont-elles obligé deux des trois chaînes de télévision privées de Tbilissi, qui avaient d'ailleurs soutenu le renversement du régime Chevardnadzé, à fermer tous les talk shows, programmes de débats politiques? Les journalistes de la Géorgie y ont sans doute perçu une tentative du gouvernement pour écraser par son poids les médias les plus influents du pays.

En outre, la décision du Parlement géorgien qui donne pratiquement le feu vert à la renationalisation des grosses entreprises suscite, elle aussi, de graves inquiétudes parmi les forces libérales du pays. Cette décision parlementaire remet en cause des investissements de plusieurs millions de dollars, y compris étrangers, tout comme elle menace d'ailleurs des milliers et des milliers d'emplois.

Le fait que Mikhaïl Saakachvili n'a pas entendu d'observations de ce genre au cours de sa visite à Washington ne signifie pas du tout que l'administration US n'en tient pas compte, en réfléchissant, par exemple, aux perspectives à long terme concernant ses propres engagements économiques vis-à-vis de la Géorgie.

Je ne pense pas, non plus, que Washington ait beaucoup apprécié la rhétorique antirusse de l'hôte géorgien. Ainsi, intervenant à l'Ecole d'études politiques avancées près l'Université Johns Hopkins de Washington, Mikhaïl Saakachvili a qualifié de principal facteur malveillant, entravant le règlement politique du problème de l'Abkhazie, la "psychologie impérialiste de la Russie toujours vivace". Le Président géorgien s'est aussi désolé de ne pas arriver à persuader la direction russe que la "révolution des roses" n'avait pas été un coup d'Etat sponsorisé par la CIA. Tout cela sonnait plutôt faux dans la bouche d'un homme qui, rien qu'une semaine auparavant, avait promis au Kremlin d'amorcer les relations géorgienno-russes "à partir de zéro".

Il est aussi pour le moins curieux qu'au cours de sa première visite aux Etats-Unis, le Président d'un pays qui se trouve en pleine ruine économique a brusquement canalisé les négociations vers la coopération militaire. Il semblerait qu'aujourd'hui la Géorgie a beaucoup plus besoin d'armes que de pain.

Comme l'a déclaré Mikhaïl Saakachvili lui-même à l'issue de son entretien avec le sous-secrétaire à la Défense des Etats-Unis, Paul Wolfowitz, dès avril prochain, un nouveau programme américain sera lancé en Géorgie, programme de formation et d'entraînement des militaires géorgiens, échelonné sur cinq ans. Une "brigade à l'américaine, formée et entraînée selon les standards US", forte de 5 000 hommes, sera, entre autres, le fruit succulent de ce partenariat militaire. Cette nouvelle force de frappe sera déployée à la frontière Est du pays, a indiqué le Président géorgien.

Selon Mikhaïl Saakachvili, une sorte de vide s'est formé en Géorgie, et c'est aux Etats-Unis avec toute leur puissance de le combler.

Force est de constater que ce genre de nouvelles ne s'accordent guère avec les récentes assurances du secrétaire d'Etat US, Colin Powell, selon lesquelles les experts militaires américains vont achever, dans quelques mois tout au plus, leur mission en Géorgie, alors que le contrat sur leur présence dans ce pays ne sera pas renouvelé. Qui plus est, le chef de la diplomatie américaine a même promis de limiter à l'avenir la présence des soldats US en Géorgie au poste d'attaché militaire à l'ambassade des USA à Tbilissi.

Or, ces assurances de Colin Powell ont été prises pour argent comptant en Russie. Ainsi, Konstantin Kossatchev, président du Comité pour les Affaires internationales de la Douma d'Etat (Chambre basse du Parlement russe), écrit tout à fait sérieusement dans son article à l'intention de RIA-Novosti: "C'est justement cette clarté (au sujet des attachés militaires-NDLR) à laquelle nous avons aspiré depuis plusieurs années et que nous avons finalement obtenue".

Ainsi, comme il ressort des résultats plutôt inattendus à cet égard de la visite de Mikhaïl Saakachvili aux Etats-Unis, la clarté a de nouveau cédé la place au flou le plus complet.

La question se pose de savoir si cette évolution de la situation se répercutera finalement sur la ferme conviction des dirigeants russes que les anciennes républiques de l'URSS, dont la Géorgie, ne doivent pas servir d'arènes de rivalités, mais plutôt de coopération entre la Russie et les Etats-Unis. Il est très difficile de répondre à cette question. Il n'en est pas cependant moins vrai que les faucons russes qui incitent le Kremlin à défier l'Amérique dans tout l'espace post-soviétique sont manifestement en train de déployer leurs ailes.

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