Russie - Turquie: les intérêts économiques passent par-dessus tout

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par Marianna Belenkaïa, commentatrice politique de RIA-Novosti

Le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de la Turquie, Abdullah Gul, vient d'avoir des négociations à Moscou. Pour la première fois depuis ces huit dernières années, une délégation turque de si haut niveau est venue en Russie. Quoi qu'il en soit, on ne dira certes pas qu'une fréquence aussi faible des contacts officiels de haut niveau entre Moscou et Ankara se serait répercutée sur le développement des relations bilatérales tous azimuts, à commencer par la sécurité jusqu'au commerce. Rien de tel!

Comme l'a fait remarquer à juste titre le Président russe Vladimir Poutine, "après la venue au pouvoir de l'actuel Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, nos relations ont revêtu un caractère stable, y compris sur un axe aussi sensible qu'est la lutte contre le terrorisme".

Moscou a toujours eu une réaction douloureuse au fait même que, sur le territoire de la Turquie, se basaient certaines organisations non gouvernementales accordant leur appui aux séparatistes tchétchènes. Il n'en est pas cependant moins vrai que les officiels de la Turquie déclarent formellement qu'aucun fait ni geste contre la Russie ne seront entrepris depuis le territoire turc. Somme toute, la lutte contre le terrorisme international est dans l'intérêt des deux pays. En effet, tant les citoyens de la Russie que ceux de la Turquie ne connaissent que trop c'est que sont en réalité des actes de terreur. Et c'est sans doute la raison pour laquelle, dans les questions de la lutte contre les terroristes, Moscou et Ankara trouvent de plus en plus facilement un langage commun. Le problème principal y consiste justement désormais à roder les méthodes de coopération.

Or, les hommes d'affaires des deux pays peuvent sans doute y donner l'exemple aux structures de force.

Le chef de l'Etat russe a signalé au cours des négociations avec Abdullah Gul: "Le chiffre d'affaires du commerce entre nos deux pays augmente chaque année de 15 à 20%. A l'heure actuelle, il se monte à près de 6,5 milliards de dollars. Si l'on prend aussi en compte les revenus provenant du tourisme lié au commerce effectué par de petits commerçants russes, le volume global des échanges approcherait 12 milliards de dollars".

Après l'Allemagne, la Russie est le deuxième partenaire commercial de la Turquie. D'autre part, la Turquie vient, elle, en troisième position parmi les importateurs de gaz russe en Europe.

En 2003, le volume général des livraisons de gaz russe en Turquie s'est monté à quelque 13 milliards de mètres cubes. Selon le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de la Turquie, Ankara se propose d'augmenter considérablement l'importation de gaz naturel russe. Si tout se passe comme prévu, le volume de ces importations augmentera d'ici 2008 jusqu'à un niveau bel et bien colossal - 30 milliards de mètres cubes.

Tout récemment encore, on dirait que la Turquie surévaluait ses propres besoins en gaz, et que le nouveau gazoduc "Blue Stream", posé sur le fond de la mer Noire depuis la Russie vers la Turquie, ne tournerait tout simplement jamais à plein rendement.

La capacité projetée du gazoduc "Blue Sream" est de 16 milliards de mètres cubes par an. En 2003, quelque 1,2 milliard de mètres cubes de gaz russe y ont d'ores et déjà été canalisés. Et les paroles d'Abdullah Gul ne font que confirmer que les craintes évoquées ont été parfaitement inutiles.

On suppose que, vers le moment où le "Blue Stream" tournera enfin à plein rendement, le Président Poutine viendra en visite officielle à Ankara. L'invitation en a été une fois de plus confirmée au cours des négociations que le ministre des Affaires étrangères de la Turquie, Abdullah Gul, a eues cette fois-ci au Kremlin.

Eu égard aux livraisons de gaz russe en Turquie, d'aucuns peuvent avoir l'impression que dans les échanges commerciaux un notable déséquilibre persiste en faveur de la Russie. Quoi qu'il en soit, si l'on ne considère pas la coopération économique comme un simple échange mécanique de marchandises, le tableau y apparaît tout autre. De l'avis du porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Alexandre Yakovenko, la Turquie y reste, somme toute, dans une situation avantageuse grâce au commerce de petits commerçants (quelque 3 milliards de dollars), aux revenus provenant du tourisme (environ un milliard de dollars) et au transport routier à travers le territoire russe (200 millions de dollars). A part cela, la Turquie devance manifestement la Russie pour le volume des investissements. En effet, rien que dans le Bâtiment, 785 contrats pour un montant de 13,2 milliards de dollars ont été réalisés depuis ces 15 dernières années ou se trouvent aujourd'hui au stade de réalisation.

De son côté, Moscou cherche à augmenter les investissements russes dans l'économie turque. Ankara approuve une telle prise de position. Lors des négociations au Kremlin, Abdullah Gul a noté que la Turquie avait tout intérêt à ce que le business russe élargisse sa présence sur le marché turc et participe de plus en plus énergiquement au programme de privatisation dans plusieurs branches de l'économie turque.

La Russie pourrait, par exemple, livrer à la Turquie des équipements pétrogaziers, du matériel aéronautique et d'autres marchandises "High Tech". Les Turcs manifestent aussi de l'intérêt pour les produits de l'industrie russe de l'Armement. A l'heure qu'il est, toute une série de propositions relatives à la coopération bilatérale dans cette sphère précise sont à l'étude à Ankara.

Qui plus est, le ministre des Affaires étrangères de la Turquie a invité la partie russe à réfléchir à d'éventuels projets conjoints dans des Etats tiers, dont l'Irak.

A signaler qu'à part l'Irak, Chypre, les Balkans, le Proche-Orient et les pays-membres de la Communauté des Etats indépendants (CEI) représentent incontestablement un champ très prometteur pour la coopération économique entre Moscou et Ankara. C'est que les mécanismes politiques de coopération y sont d'ores et déjà opérationnels, alors que ceux économiques ne sont pour le moment qu'au stade de mise sur pied. Dans ce contexte, Moscou attache évidemment une très grande importance à l'intensification des activités de l'Organisation de coopération économique de la mer Noire.

Par ailleurs, le "Plan d'action pour la promotion de la coopération en Eurasie", document qui date de novembre 2001, n'est toujours pas conforté de projets économiques concrets. C'est sans doute l'œuvre de l'avenir. Aujourd'hui, il importe quand même que la Turquie et la Russie cherchent bien à concerter leurs intérêts sur cette étendue précise qu'auparavant, on considérait plutôt comme un champ des rivalités entre les deux Etats.

Nul doute que la rivalité, et plutôt la concurrence, existe toujours. Aucunes relations bilatérales ne s'en passent. On peut évidemment avoir des divergences sur les itinéraires des pipelines, mais être unanimes dans le principal qui se résume comme suit: les deux parties ont besoin de la stabilité dans tout l'espace eurasiatique. Cela répond tant à leurs intérêts économiques et politiques.

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