La vivacité de la bienfaisance russe

© RIA Novosti . Alexei Druzhinin / Accéder à la base multimédiaViktor Vekselberg
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L'achat par le millionnaire russe Viktor Vekselberg de la collection d'oeufs de Pâques du célèbre joaillier Fabergé a été diversement perçu par les Russes. Certains assimilent cette acquisition à un investissement pur et simple, d'autres y voient un geste de patriotisme dans la mesure où on a promis d'exposer ces chefs-d'oeuvre à l'occasion des Pâques orthodoxes et, surtout, de permettre à un maximum de gens de les admirer.

L'achat par le millionnaire russe Viktor Vekselberg de la collection d'oeufs de Pâques du célèbre joaillier Fabergé a été diversement perçu par les Russes. Certains assimilent cette acquisition à un investissement pur et simple, d'autres y voient un geste de patriotisme dans la mesure où on a promis d'exposer ces chefs-d'oeuvre à l'occasion des Pâques orthodoxes et, surtout, de permettre à un maximum de gens de les admirer.

Ce geste ne saurait néanmoins être qualifié de philanthropique, même si, une fois arrivées en Russie, les richesses de ce genre sont enfermées à "double tour" dans le coffre fort de la loi.

A quoi bon restreindre la possibilité de disposer de ses propres ressources? La liberté de la philanthropie en Russie est-elle une réalité ou une illusion? Essayons d'y voir clair.

Dans la société soviétique la philanthropie n'existait pas et ne pouvait exister du fait que dans le pays il n'y avait ni pauvres ni riches. La bienfaisance de jure est née en Russie il y a seulement une dizaine d'années. Aujourd'hui, tout ce qui est peu ou prou "culturel" n'existe que grâce à l'argent des mécènes.

L'Ermitage de Saint-Pétersbourg et le Bolchoï de Moscou sont devenus des objets de charité pour les multinationales. Ils sont soutenus par les plus grandes compagnies et par les banques les plus importantes - par exemple, "Interros", "Lukoïl", "Transneft", "Gazprom", ainsi que par IBM, Samsung Electronics, Coca-Cola. Le même Vekselberg est membre du conseil de curatelle du Bolchoï.

Comme il se doit, les magnats du monde des affaires créent leurs propres fonds caritatifs et financent simultanément des dizaines de projets. Par exemple, les pétroliers de "Lukoïl" préfèrent le mécénat. Ils parrainent le Grand orchestre symphonique Tchaïkovski, le Théâtre d'opéra et de ballet de Perm, l'Ensemble de danse "Berezka", le Choeur académique de chants russes ainsi que des orphelinats, des écoles et des établissements médicaux.

La compagnie "Norilski nickel" investit dans la science et soutient, par exemple, les recherches menées par l'Académie des sciences de Russie dans le domaine de l'énergie thermonucléaire. Cette société a été la première à mettre au premier plan des projets éducatifs.

Le consortium en disgrâce YOUKOS s'est rendu célèbre en finançant des bibliothèques de village, en octroyant des bourses d'études, en fondant le "Booker Prize" russe et en sponsorisant le théâtre MKhAT de Moscou.

"Aéroflot" a transporté gratuitement les vétérinaires et 500 kg d'équipement pour soigner l'éléphant femelle du zoo de Moscou (50 personnes privées et entrepreneurs ont également pris sous leur tutelle les animaux du zoo). La compagnie aérienne finance très souvent les festivals, les concerts, les ensembles artistiques.

Le géant "Gazprom" englobe pratiquement l'ensemble du territoire du pays. Il mène une politique sociale intense et se flatte de verser des salaires confortables, selon les critères locaux, à ses employés. Ses préférences en matière d'oeuvres caritatives vont au sport. Ce qui ne l'empêche pas de débloquer des fonds destinés à soutenir les secteurs de l'éducation, de la médecine, de la culture.

En dehors du sponsoring point de salut! Aucune institution sociale ne saurait survivre sans son aide. La presque totalité du business privé - des géants pétroliers aux petits producteurs - fait oeuvres de charité. La bienfaisance a survécu au socialisme de même que le sentiment religieux n'a jamais pu être totalement éradiqué dans la société. De plus, la générosité (prenant parfois des aspects comiques) est considérée comme un signe distinctif du caractère russe, au même titre que l'exubérance italienne, le sens des affaires des Américains, la politesse britannique, etc.

Selon Evguéni Gontmakher, vice-président de l'Union des Industriels et des Entrepreneurs de Russie, qui occupait encore tout récemment un poste élevé dans l'administration présidentielle, le business russe dépense à des fins caritatives jusqu'à 17% de ses bénéfices.

Les immenses ressources investies par les structures privées dans la sphère sociale et dans les projets d'oeuvres de bienfaisance ne parviennent cependant pas à couvrir les besoins des 147 millions de Russes. Les études sociologiques financées par la Fondation Böll (Heinrich Böll Stiftung) ont montré qu'un quart des Russes ont des revenus situés en dessous du minimum vital. Et dans le cas d'une famille avec un enfant, une personne âgée ou un handicapé, la situation est pire encore.

Les problèmes liés à la période de transition, l'instabilité du système économique, les problèmes psychologiques - ce ne sont là que quelques causes des difficultés qui empêchent les gens de gagner leur vie. Et dans ce contexte, la philanthropie joue un rôle croissant.

Mais la Russie demeure une énigme pour les Russes eux-mêmes. On n'y aime guère les riches, mais la charité est avant tout l'apanage des personnes ayant de l'argent en trop... "Il s'est avéré que l'opinion publique, du moins une grande partie, estime, comme par le passé, qu'il faut tout partager et tout distribuer", explique M.Gontmakher. De telles idées s'insinuent non seulement dans la conscience sociale ordinaire, mais caractérisent également une partie de l'élite politique, quoique sous une forme travestie.

L'ex-commis de l'Etat suppose que l'absence d'exemptions fiscales dans le domaine des oeuvres de bienfaisance témoigne du manque de confiance envers le business de la part du pouvoir. Pourtant c'est précisément le secteur privé qui a supporté le poids de la crise économique.

"Si, dans les années 1990, le pouvoir avait assumé l'entière responsabilité de la sphère sociale, je pense que notre Etat n'existerait plus en tant que tel, déclare Evguéni Gontmakher. Le pouvoir n'aurait pu le faire en raison de son immobilisme et de son inefficacité. Et les années 1990 sont justement celles de la privatisation de l'économie. Le secteur libéral a absorbé l'écrasante majorité des emplois ou bien ces derniers ont été créés dans la sphère privée. Les entrepreneurs ont soutenu la santé, le logement, les services communaux".

Selon M.Gontmakher, aujourd'hui la Russie est entrée dans une nouvelle étape de sa vie. Un des impératifs du pays est l'élimination de la pauvreté et l'élévation du niveau de vie de la population au cours des dix prochaines années. Certes, c'est aux milieux d'affaires qu'il incombera de mener à bien cette tâche. Les priorités sont déjà définies: la santé, l'éducation, le logement. "A mon avis, le monde des affaires devrait aujourd'hui accorder une attention particulière à la santé et à la formation de ses propres membres", dit le vice-président de l'UIER.

Une telle déclaration a valeur d'axiome dans les autres pays, mais pas en Russie. C'est que ces sphères ont été presque 80 années durant subventionnées par l'Etat, et leur organisation, leur base juridique même, ne correspondent pas aujourd'hui aux exigences de l'heure.

Malgré l'absence de privilèges et sans l'aval de la société, les volumes de l'aide continuent d'augmenter. Evguéni Gontmakher connaît des gens qui ont la réputation d'être des "requins du monde des affaires" et qui payent, sous couvert de l'anonymat, des opérations chirurgicales coûteuses pratiquées sur des enfants ou des handicapés. C'est à ses yeux le summum de la philanthropie.

D'autres hommes d'affaires font volontiers des confidences, mais la situation dans les médias ne joue pas en leur faveur. Le coût de certaines publications atteint 10.000 voire 20.000 dollars, quant à la TV, autant ne pas en parler.

Le plus souvent, les entrepreneurs préfèrent consacrer cet argent au financement de projets caritatifs.

E.Gontmakher voit l'issue au problème avant tout dans la création de rapports normaux entre les principales forces de la société: "Si nous tenons un discours constructif, exempt de politicaillerie, il nous faut prendre conscience du fait que la responsabilité sociale du business est indissociable de la responsabilité du pouvoir et de la société civile".

Le perfectionnement de la législation et notamment l'établissement d'allègements fiscaux justifiés - voilà le moyen de permettre à la bienfaisance de s'épanouir. Ces derniers temps elle commence à revêtir des contours structurels et même idéologiques moins flous. Mais elle ressemble plus à un buisson sauvage qu'à une plante bien soignée. En fait, c'est peut-être là le secret de sa vivacité.

 

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