Moscou est contrarié par la nouvelle stratégie adoptée par l'Union européenne en matière d'importation de gaz. Le ministre russe de l'Energie, Igor Ioussoufov, a émis à ce sujet un jugement critique amplement argumenté. A son avis, la libéralisation du marché européen du gaz en 2004 et le passage aux contrats spots promettent une revente massive de matières premières russes par les opérateurs, y compris par ceux dont l'activité consiste à transporter du gaz au moyen du transit, et risquent de faire s'écrouler les cours de cet hydrocarbure. La revente en tant que phénomène a démarré spontanément il y a une dizaine d'années. Certains pays, profitant de la réduction des prix qui leur était accordée en raison des préférences politiques de la Russie et spécifiée dans des accords interétatiques à long terme (75% de toutes les exportations de gaz russe s'opèrent actuellement dans le cadre de ces documents), se sont mis alors à revendre activement et avantageusement du gaz russe à des pays tiers. Autant dire que le gaz russe a commencé à se faire concurrence à lui-même en Europe, selon l'expression du ministre Ioussoufov.
D'autre part, le ministre estime que "c'est une pure perte que de livrer du gaz à 110-130 dollars les 1000 mètres cubes du moment que les consommateurs finals en Europe le paient 300 dollars pour la même quantité à leurs fournisseurs. "Autrement dit, la Russie subventionne ainsi l'économie de l'Union européenne et les revendeurs de gaz russe". D'après les calculs des spécialistes du ministère russe de l'Energie, cette pratique fait perdre à la Russie des sommes astronomiques, excédant 700 millions de dollars par an. Au fur et à mesure que la consommation de gaz augmentera en Europe - elle doit doubler d'ici à 2010 - et que la Russie accroîtra ses exportations de cette matière première, ses pertes se multiplieront de façon spectaculaire.
A l'heure actuelle la Russie vend à l'étranger plus d'un tiers de sa production de gaz et sa part représente 45% des exportations mondiales. Au rythme actuel de la production, la Russie aura du gaz naturel pour cent ans, dit Igor Ioussoufov. Mais la nouvelle politique de l'Union européenne en matière d'importation de gaz remet en cause la réalisation de projets de mise en valeur de nouveaux gisements dans le Nord et en Sibérie qui requièrent des investissements importants. Parce qu'elle perturbe les plans déjà arrêtés d'investissements à long terme dans le secteur gazier et dans le développement de son infrastructure. "On ne comprend pas comment dans ces conditions on pourrait s'entendre sur la mise en valeur du gisement Chtokmanovskoïé en mer de Barents, le plus grand réservoir de gaz d'Europe, et achever la construction du nouveau gazoduc Yamal-Biélorussie-Europe", affirme le vice-premier ministre Viktor Khristenko.
...Parmi les termes économiques, outre "monopole" il existe aussi "monopsonie" ou diktat du client. En fait, sur le marché du gaz l'Union européenne est le représentant d'un tel cartel d'acheteurs qui impose ses propres règles aux pays fournisseurs en privilégiant ses intérêts et en négligeant ceux de ses partenaires. Si cette situation ne change pas, il ne faut pas être sorcier pour prédire l'apparition dans un avenir très proche d'un cartel de pays exportateurs de gaz, à l'instar de l'OPEP.
Outre la Russie et d'autres pays de la CEI producteurs de gaz, l'idée de défendre en commun leurs intérêts est officiellement soutenue par l'Algérie, la Libye, Qatar, l'Irak, l'Iran, Bahrein et Brunéi. Les sept derniers pays nommés entrent pour 16% dans la production mondiale de gaz. Ainsi, un cartel gazier pourrait contrôler les deux tiers du marché mondial et influer effectivement sur les cours du combustible bleu. Ainsi, dans l'actuelle "rue européenne à sens unique" on verrait s'engager un puissant engin évoluant en sens inverse. Un choc frontal (des intérêts) serait inévitable...
Au cas où l'Union européenne mettrait son veto aux importations de gaz de Russie et en général des pays de la CEI, on ne voit pas qui serait le grand perdant car elles n'ont pas et n'auront pas d'alternative en Europe, tant du point de vue du prix que des quantités.