Cette semaine, on a beaucoup parlé de l'Europe à Moscou. Solomon Passi, ministre bulgare des Affaires étrangères et nouveau président de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), a effectué une visite de deux jours dans la capitale russe. Les orientations principales de l'activité de l'OSCE en 2004 ont fat l'objet de ses entretiens avec le chef de la diplomatie russe Igor Ivanov. Il n'y a pas eu de divergences sur les priorités générales. Les principaux objectifs actuels de l'OSCE sont formulés dans des documents importants adoptés lors de la réunion ministérielle de Maastricht. Il s'agit, avant tout de la Stratégie de lutte contre les menaces pour la sécurité et la stabilité au 21e siècle.
La menace principale s'est manifestée de nouveau ces jours-ci dans l'attentat perpétré dans le métro de Moscou. Parlant des tâches de l'OSCE dans la lutte contre le terrorisme international, Solomon Passi et Igor Ivanov se représentaient bien l'objet de leur discussion qui a eu lieu dans le gratte-ciel situé au centre de Moscou. La Russie espère que l'OSCE contrôlera plus rigoureusement cette année la façon dont les Etats membres accomplissent leurs engagements antiterroristes. Ainsi, la section antiterroriste du secrétariat de l'Organisation pourrait apporter une plus grande assistance au renforcement des potentiels nationaux de lutte contre le terrorisme, estime-t-on à Moscou.
La Russie estime que l'activité de l'OSCE est également très positive dans le domaine humanitaire. Ces derniers temps, l'OSCE a participé au règlement de problèmes effectivement importants, qui influent sur l'état des droits de l'homme dans tout l'espace européen. La riposte à toutes sortes de manifestations de discrimination et d'intolérance, les efforts fructueux déployés en vue d'interdire le trafic d'êtres humains, la défense de la liberté d'expression: tout cela renforce le prestige de l'OSCE, entre autres, en tant que défenseur international des droits de l'homme.
Mais les rapports entre l'OSCE et la Russie sont loin d'être idylliques. Les interlocuteurs moscovites de Solomon Passi n'ont pas manqué d'exprimer au nouveau président leurs déceptions et leurs prétentions à l'égard de ce forum qui devient souvent, selon eux, l'instrument de défense des intérêts d'un groupe restreint de ses membres et, parfois, de quelques Etats.
L'OSCE ne regroupe pas que des saints ou des pécheurs. Tous les membres de l'Organisation se heurtent, dans telle ou telle mesure, à des violations des valeurs universelles fondamentales dans leurs pays. Mais la façon dont l'OSCE aborde ces phénomènes caractéristiques - soulignons-le - pour l'ensemble de l'espace européen a le défaut d'être, pour ainsi dire, une grossière asymétrie géographique.
La division arbitraire des pays en "favorables" et "défavorables" ne cesse de prévaloir aux forums de l'Organisation. Cela étant, certains se servent de plus en plus souvent de l'OSCE à des fins propagandistes, certains Etats ne cessent d'y faire la leçon à d'autres. Les experts de l'Organisation n'hésitent pas à employer deux poids, deux mesures, en portant leur appréciation sur la situation des droits de l'homme, la qualité d'une campagne électorale ou le degré de liberté des médias.
S'il s'agit des élections en Russie ou de la situation en Tchétchénie où le processus de stabilisation politique a considérablement progressé ces derniers mois, l'OSCE est encline à présenter tout cela sous un jour noir.
D'autre part, ces mêmes experts de l'Organisation gardent le silence, depuis plus d'un mois, au sujet de la discrimination flagrante de la langue russe en Lettonie où la population russophone constitue plus d'un tiers du pays. L'amendement à la loi de 1998 "De l'enseignement" adopté par la diète letton signifie, en fait, la fin de l'enseignement en langue maternelle pour 116 000 écoliers. A présent, ces jeunes sont rejetés en marge des connaissances. En même temps, la presse lettone ressasse les stéréotypes de la complicité aux "colonisateurs", les autorités intensifient leur campagne de persécutions contre les militants des organisations sociales russes. On est tenté de voir de l'humour noir dans le procès intenté contre M.Petropavlovski. Il lui est reproché d'avoir essayé d'organiser une rencontre des écoliers avec Alvaro Gil-Robles, Commissaire aux droits de l'homme au Conseil de l'Europe.
Le comportement des autorités lettones n'a rien à voir avec l'interprétation des principes de la démocratie dans les documents de l'OSCE. Mais, malgré les efforts déployés par la Russie en vue d'attirer l'attention sur cette situation scandaleuse, l'Organisation se tait et son silence est naturellement perçu comme acceptation des graves infractions commises par la Lettonie au regard des normes et de la pratique européennes.
Une telle politisation du processus de défense des droits de l'homme et l'absence révoltante d'objectivité jurent avec les buts au nom desquels a été créée, en août 1975, la structure de l'OSCE: créer un espace européen indivisible de sécurité régi par les principes de la démocratie, identiques pour tous.
La Russie n'est nullement intéressée à ce que l'OSCE perde son auréole initiale d'unificateur de l'Europe. Au contraire, nombreux sont ceux, à Moscou, qui pensent que l'importance et, par conséquence, l'influence de l'OSCE peuvent s'accroître l'année de la présidence de la Bulgarie. L'Organisation manifeste aujourd'hui de l'optimisme et de la vitalité à la différence de l'abattement qui règne à d'autres forums mondiaux.
La guerre en Irak a certainement affaibli l'ONU. La vieille Europe, la France et l'Allemagne en tête, craint les velléités d'une seule puissance à gouverner le monde, velléité manifestée par les Etats-Unis. D'autre part, comme l'a montré la guerre irakienne, d'autres capitales ouest-européennes font preuve de complaisance envers Washington et ses ambitions de renverser des régimes politiques et de réformer des régions entières au moyen de guerres préventives. En fait, l'Union européenne appelée à symboliser l'unité du continent rappelle souvent aujourd'hui les Siamois à deux têtes. Dans ce contexte, l'OSCE qui est la plus grande structure régionale de sécurité au monde et qui compte 55 membres a la possibilité de s'élever au-dessus de nombreux contentieux égoïstes de ces derniers temps. La Russie souhaite ardemment que cette chance ne soit pas perdue.