Les problèmes des rapports entre l'Eglise orthodoxe russe et l'Eglise catholique romaine

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par le prêtre Ioann Lapidus, en exclusivité pour RIA-Novosti

Dans l'argumentation occidentale, dès qu'il s'agit d'analyser les rapports entre l'Eglise orthodoxe russe et l'Eglise catholique romaine, des clichés tenaces prédominent. Il y a la "mauvaise" Eglise russe, "ce rempart d'inertie, de sauvagerie moyenâgeuse et de xénophobie", et la "bonne" Eglise catholique romaine, qui tend "une main secourable aux Russes afin de leur inoculer une moralité occidentale progressiste et de les initier aux trésors de la culture occidentale". Les Orthodoxes sont accusés de ne pas vouloir pardonner les vieilles offenses, de faire des reproches sempiternels au Vatican et de rejeter les compromis proposés. Cependant si on écarte le côté emphatique du discours pour en rester aux faits, le tableau des relations entre catholiques et orthodoxes est bien différent. Il y a deux problèmes sérieux - et l'Eglise orthodoxe russe l'a à plusieurs reprises déclaré - le prosélytisme catholique en Russie et dans les pays de la CEI et le conflit latent entre orthodoxes et gréco-catholiques en Ukraine occidentale. La position de l'Eglise catholique romaine sur ces deux problèmes reste ambiguë, pour ne pas dire plus. D'une part, lors de multiples rencontres avec les représentants de l'Eglise orthodoxe russe, de conférences conjointes, dans des communiqués bilatéraux, les catholiques nous assurent de leur amour, de leurs sentiments fraternels et de leur respect sincère envers l'Eglise soeur. D'autre part, des dizaines d'ordres missionnaires catholiques pratiquent activement la prédication afin d'enrôler la population dans le catholicisme. Et cela se pratique de la manière la plus ouverte dans les orphelinats organisés par ces ordres. On se demande pourquoi ne pas mener ses activités de charité et de service social en coopération étroite avec l'Eglise orthodoxe russe, d'autant plus que des prescriptions appropriées pour ce genre de situation avaient été faites par le Vatican au début des années 90 (document de la commission papale Pro Russia, 1992) ? Mais non, visiblement l'aide fraternelle de l'Occident n'est pas tout à fait gratuite, et ceux qui vivent dans le besoin sont contraints, pour une assiette de lentilles bouillies, à renoncer à leur orthodoxie originelle.

Une situation non moins grave s'est créée pour les croyants orthodoxes en Ukraine occidentale. A l'issue d'une vague sans précédent quant à son ampleur de mainmises et d'occupations par la force d'églises orthodoxes au début des années 1990, les dirigeants de l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine avec le soutien de l'administration locale se seraient fixé l'objectif de libérer à jamais le sol ukrainien de la présence des croyants orthodoxes. Ainsi seulement deux églises orthodoxes restent ouvertes à Lvov. L'administration locale "pro-uniate" décide de démolir l'une d'elles, malgré les protestations de la communauté orthodoxe. Dans la région d'Ivano-Frankovsk, l'administration locale refuse d'attribuer des terrains pour la construction de deux églises orthodoxes (les édifices existants ont été saisis et occupés par les Uniates). Les violations de ce genre sont nombreuses, mais dans aucun cas les droits des croyants orthodoxes n'ont été défendus. Autre chose : l'Eglise gréco-catholique, à laquelle appartient 10% tout au plus de la population ukrainienne, entend bien jouer un rôle national et exige du Vatican le statut de Patriarcat, bien que la majorité écrasante des Ukrainiens soit orthodoxe.

Une question se pose : comment expliquer le refus obstiné du Vatican de réglementer les activités des ordres missionnaires en Russie et dans les pays de la CEI et d'arrêter l'offensive uniate dans le Sud et l'Est orthodoxes de l'Ukraine ? En juillet 2003, l'agence d'information ENI a rendu publics des chiffres intéressants qui aident à comprendre à plus d'un titre les mobiles des dignitaires de l'Eglise catholique romaine. Ces dix dernières années, 7 des 8 séminaires d'Irlande, pays traditionnellement catholique, ont été fermés faute d'étudiants aspirant à recevoir, à leur sortie, l'ordination. Au cours de l'année scolaire 2002-2003, il n'y a pas eu de diplômés dans 28 séminaires d'Espagne (sur 68). Seulement 606 étudiants fréquentent les 7 séminaires de Slovaquie, et ce nombre décroît d'année en année. Les 4 séminaires du Pays de Galles et d'Angleterre ont donné l'an dernier 48 prêtres seulement. Dans la Belgique catholique, le nombre de séminaristes s'est réduit ces cinq dernières années de moitié et s'élève à 26 personnes seulement. En France, pays dont la population excède 60 millions, 111 hommes ont reçu l'an dernier la prêtrise, alors que le nombre des élèves dans les séminaires est en réduction de 30% ces dix dernières années. Selon les données pour début 2003, aucune demande d'admission n'a été déposée aux séminaires catholiques de Suisse à Genève, Fribourg et Lausanne. De tous les pays européens à population traditionnellement catholique, seules l'Italie et la Pologne peuvent se targuer d'une augmentation relative du nombre d'élèves dans les séminaires et de prêtres nouvellement formés.

Ces tristes données laissent à penser qu'aux yeux du Vatican, la Russie se présente comme un "champ en friche", dont le "labourage" devrait permettre à l'Eglise catholique romaine de surmonter sa profonde crise des cadres en Europe. Mais, à la lumière des chiffres cités on serait parfaitement en droit de demander aux responsables du Vatican: "Qu'est-ce qui vous autorise à être si sûrs du succès de la mission catholique en Russie si même "chez vous" vous êtes incapables d'attirer les jeunes au sein de l'Eglise ?" Dans ce contexte, la situation dans laquelle se trouve l'Eglise orthodoxe russe est tout autre. En 1988, elle ne comptait que 68 diocèses, n'avaient que près de 70 archiprêtres et un peu plus de 7 mille prêtres. Il y avait 21 monastères, seulement 3 séminaires et 2 Académies spirituelles. Aujourd'hui, l'Eglise orthodoxe russe a plus de 130 diocèses, plus de 150 archiprêtres, plus de 16 000 paroisses où travaillent près de 20 000 prêtres. La vie monastique renaît dans plus de 600 monastères et couvents. 5 Académies spirituelles, 33 séminaires, universités de théologie et instituts ainsi que de nombreuses écoles propose aux jeunes une formation spirituelle. A elles seules les Ecoles spirituelles de Moscou forment tous les ans près de 200 étudiants dont la majorité reçoivent la prêtrise.

A partir de ces chiffres, il est clair que l'Eglise orthodoxe russe ne craint pas la concurrence de l'Eglise catholique romaine, contrairement aux déclarations des représentants du Vatican en Russie (voir l'interview du chef des catholiques de Russie Tadeusz Kondrusiewicz au journal italien Avvenire, 18.03.2003). Et nous voudrions que la première Soeur se ravise, qu'elle voie plus clair dans ses sentiments et qu'elle ait une attitude vraiment chrétienne à l'égard de sa Soeur en convalescence. Pendant près de 70 ans, l'Eglise orthodoxe russe a fait l'objet de persécutions cruelles de la part d'un pouvoir athée. Durant ces 15 dernières années, elle a su prouver sa viabilité et son potentiel colossal. Il serait donc plus cohérent que les deux plus grandes Eglises chrétiennes unissent leurs efforts afin de témoigner ensemble du Christ dans le monde, mettant fin à leur confrontation dans le fond bien inutile. Mais, pour faire cesser ce conflit, les paroles sur l'amitié et la coopération sont vaines si elles ne s'accompagnent pas d'actes qui démontrent la volonté réelle du Vatican de changer la situation pour le mieux.

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