Un émissaire du Pape Jean Paul II se trouve à Moscou. Officiellement, le cardinal Walter Kasper a été invité par ses coreligionnaires de l'épiscopat catholique de Russie. Sa mission est d'embellir par sa présence la conférence anniversaire consacrée au 40-e anniversaire du célèbre décret promulgué par le Concile Vatican II. Ce document, connus dans les milieux théologiens sous l'appellation "Unitatatis Redintegratio", appelle à instaurer un dialogue dynamique entre l'Eglise catholique romaine et les autres confessions religieuses.
Cependant, dans une grande mesure cette participation à la conférence n'est qu'un prétexte pour la visite. La mission principale du cardinal Kasper, qui préside le Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens, consiste à débattre avec le Patriarcat de Moscou d'une question extrêmement sensible: existe-t-il une issue à la grave crise que traversent aujourd'hui les rapports de deux des plus grandes églises mondiales? Pour cela une rencontre de Walter Kasper est programmée pour jeudi avec le porte-parole du Département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, le métropolite de Smolensk et de Kaliningrad Kirill.
La Rome catholique et le Moscou orthodoxe ne s'étaient jamais vus d'un bon oeil. Toutefois, ces dernières années cette aliénation a dégénéré en vive hostilité que bien souvent les intéressés ne parviennent pas à dissimuler. C'est pourquoi le cardinal Walter Kasper voudrait peut-être tenter de savoir si vraiment il n'y a aucune chance de rétablir le dialogue interconfessionnel. Ces chances avaient passablement été hypothéquées au mois de février 2002. A l'époque, sans en avoir averti la hiérarchie de l'Eglise orthodoxe russe, le Vatican avait inopinément rehaussé le statut de la mission catholique en Russie. Ce que l'on appelle les administrations apostoliques, qui sont en fait des entités provisoires, avaient été proclamées d'emblée diocèses à part entière. Pour le Patriarcat de Moscou, on s'est conduit avec la Russie comme si celle-ci était encore un pays occidental ordinaire et non pas le berceau traditionnel de l'orthodoxie.
La démarche de la Rome catholique en terres russes avait été qualifiée de pur prosélytisme. Par analogie à la fuite des cerveaux, le Vatican avait été accusé d'organiser la fuite des âmes.
Au demeurant, les serviteurs de l'Eglise orthodoxe russe expliquent que celle-ci ne condamne pas le prosélytisme en tant que tel. En dernière analyse, l'homme choisit lui-même son Dieu et dans une certaine mesure la concurrence entre les confessions a quelque chose de normal sur le marché des croyances, pour user de termes propres au business. Ce qui est grave, c'est la désinvolture avec laquelle les envoyés du Vatican jugent possible de soumettre à un endoctrinement religieux des croyants en terres russes. "Si nous sommes opposés au prosélytisme ce n'est pas du tout parce que nous craignons qu'une autre église embrigade une partie de nos fidèles, nous a expliqué le père Igor Vyjanov, représentant du Département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou. Il s'agit d'autre chose. Notre hostilité est due au fait que toutes ces actions sont entreprises au mépris des droits de l'Eglise orthodoxe russe. Comme si l'orthodoxie n'existait pas en Russie depuis des siècles ? La tension qui depuis des décennies croît autour des gréco-catholiques d'Ukraine, autrement appelés uniates, est une autre pomme de discorde dans les rapports entre le Vatican et l'orthodoxie russe. Les uniates veulent créer un patriarcat gréco-catholique à Kiev et cherchent à obtenir le feu vert du Vatican.
Or, le Patriarcat de Moscou voit dans cette idée quelque chose de mauvais, susceptible d'empoisonner la vie des catholiques et des orthodoxes dans le monde entier, de les faire se heurter de front au lieu de les unir dans la foi du Christ.
L'Eglise russe n'a pas oublié l'Union de Brest de 1596 qui avait subordonné au Vatican les orthodoxes de Pologne et de Lituanie. Selon les théologiens russes, depuis cette époque le trône pontifical cherche à étendre sa domination spirituelle sur les Ukrainiens, les Biélorusses et les Russes, à empêcher le développement de leur culture nationale et même à leur faire passer le "joug des catholiques féodaux".
Tout semble indiquer que le Patriarcat de Moscou ne voudrait surtout pas que le Vatican mette à profit l'éclatement de l'Union soviétique et procède sur les territoires des anciennes républiques fédérées, en Ukraine tout particulièrement, à l'expérience qui avait été faite à l'époque.
Dans ce sens le cardinal Walter Kasper a pris un risque certain en envoyant, avant sa visite à Moscou, un mémorandum concernant justement la création d'un patriarcat uniate en Ukraine. Cela ne pouvait que créer pas mal de difficultés lors des pourparlers avec le métropolite Kirill.
Celui-ci dispose de tout un arsenal d'arguments contre la création de ce patriarcat gréco-catholique ukrainien. Ils lui ont été fournis par les chefs d'église orthodoxe de nombreux pays, à qui le mémorandum du cardinal Walter Kasper avait été communiqué par prévoyance.
Dans la réponse envoyée par sa Sainteté le Patriarche de Constantinople Barthélémy 1-er il est indiqué notamment que "la création d'un patriarcat uniate en Ukraine... serait considérée comme un acte extrêmement hostile à l'ensemble de l'Orthodoxie..." Bon nombre de théologiens n'ont pas oublié que le Concile Vatican II lui-même avait constaté que "l'uniatisme n'est plus considéré comme une méthode pour parvenir à l'unité des églises". En dernière analyse, l'idée avec laquelle le cardinal Kasper est venu à Moscou est considérée par tous les chefs des églises orthodoxes sans exception comme "une méthode de prosélytisme et d'embrigadement de croyants inacceptable entre chrétiens".
Les pourparlers de Moscou, disons plutôt les entretiens de travail informels que vont avoir le cardinal catholique et le métropolite orthodoxe promettent d'être au plus haut point ardus. Pour le moment on ignore encore si l'émissaire du Vatican sera reçu par le Patriarche de Moscou et de toutes les Russies, Alexis II, qui actuellement est absent de la capitale. "Une rencontre du cardinal avec sa Sainteté le Patriarche est à l'étude", a déclaré à RIA Novosti le vice-président du Département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, l'archiprêtre Vsévolod Tchapline.
Mais ce qui est déjà réconfortant, c'est que le silence est rompu. Face aux nouveaux périls qui menacent l'humanité, les deux grandes églises mondiales estiment qu'il n'est plus possible de renoncer au dialogue.