- Je pense que parmi les hommes politiques et publics il y en a beaucoup qui sont intelligents, qui ont du talent et une vision stratégique. Mais ils ont peu de chance réelle de devenir leaders. A cause du monstrueux système oligarchique dans lequel certains groupes s'approprient toutes les ressources financières ou administratives.
Il y a moins de quinze ans, des processus démocratiques ont démarré en Russie. Ils avancent douloureusement. Les lamentations hystériques de la petite élite politique, financière et intellectuelle sur le ralentissement des processus démocratiques sont aujourd'hui pour le moins hypocrites. Tout simplement un groupe de gens, assez restreint, s'est habilement et confortablement installé après le lancement des réformes et a mis le pays sous sa botte. Aujourd'hui, lorsqu'il a senti qu'on cherchait à l'évincer des ressources du pouvoir, il a piqué une crise d'hystérie. Voilà d'où vient en premier lieu la vague actuelle de leur indignation.
Ce qui s'est passé en Russie depuis ces quinze dernières années n'est pas l'oeuvre de Poutine. Je me souviens bien, par exemple, comment les forces spéciales se sont emparées de la chaîne de télévision NTV. Je me souviens des événements de 1993 et d'autres drames répugnants. Je me souviens comment nos démocrates en vue, qui déplorent aujourd'hui le sort de la démocratie dans le pays, ont eux-mêmes employé en toute occasion des méthodes antidémocratiques et bolchevistes. Tout simplement à l'époque, on les justifiait, Dieu sait pourquoi, par la "nécessité de la réforme".
Il y a encore beaucoup de chemin à faire jusqu'à la démocratie. Honnêtement parlant, ce qui se passe aujourd'hui, je ne veux pas le justifier non plus. Nous avons des problèmes de liberté d'expression, la presse régionale ne cesse de subir des pressions. La situation n'était pas meilleure dans le passé. Croyez-moi car j'ai été moi-même l'objet de tous les "bienfaits" de la pression exercée par notre élite. De cette élite qui hier encore mangeait dans la main du Kremlin et qui n'a pas perdu la démocratie, mais seulement la possibilité d'être les "maîtres de la vie".
A mon avis, peu importe qu'il n'y ait pas de leaders et de concurrents dignes à la prochaine présidentielle. Le grand malheur est l'absence quasi-totale d'idées nouvelles. Aujourd'hui, personne n'a pu proposer une stratégie de développement moderne et aboutie. Peut-être Poutine n'est-il pas satisfait lui non plus de la situation qui s'est créée. Je suis profondément convaincue qu'en sa qualité de président il doit faire tout son possible pour que les institutions civiles et les initiatives sociales se développent et que des partis et mouvements d'opposition se forment dans le pays. Parce que l'on ne peut s'appuyer que sur ce qui résiste. Et le progrès n'est possible que dans la lutte d'idées contraires. Il doit y avoir une diversité d'opinions et de positions. Certes, c'est bien triste, ce qui se passe chez nous. C'est notre calvaire national. Mais je suis certaine que des leaders nouveaux vont apparaître, des hommes politiques jeunes, porteurs d'idées originales.
A quoi cela servirait-il de créer artificiellement une apparence d'opposition ? Il est absurde de promouvoir des individus sympathiques et accommodants qui conviennent d'un point de vue ou d'un autre. Il faut regarder la vérité en face et se rendre compte des conséquences négatives de cette situation, ne pas promouvoir des marionnettes mais chercher des personnalités publiques et des hommes politiques possédant les meilleures qualités pour constituer une nouvelle élite politique capable de porter la Russie à un niveau de développement correspondant à son potentiel. La mission principale du futur président pour les quatre années à venir consiste donc à créer dans le pays des conditions telles que les leaders réels ne soient pas désarçonnés mais se voient accorder la possibilité de grandir et de s'affirmer de manière naturelle, en s'appuyant sur leurs propres forces, sur leur propre expérience, sur leur savoir-faire. C'est une mission difficile. Pour parler franchement, peu de pays offrent des conditions pareilles. Mais je crois que l'avenir de la Russie et son niveau de développement en dépendent.