Pourquoi les musulmans afghans n'ont-ils pas compris "leur "bonheur"?

S'abonner
Par Andreï Pravov, commentateur de RIA Novosti (A l'occasion du 15-e anniversaire du retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan)

C'est le 15 février 1989, par une froide journée, que les dernières unités du contingent limité de troupes soviétiques en Afghanistan (la 40-e armée du District militaire du Turkestan) arrivant d'Hairaton franchirent l'Amou Daria pour rejoindre la ville ouzbèque de Termez. Ce jour-là marqua la fin de la présence militaire de l'URSS en Afghanistan.

C'est-à-dire qu'"au-delà de la rivière", le terme utilisé alors pour désigner la rive afghane, il ne restait plus un seul soldat soviétique, exception faite, bien sûr, des conseillers militaires qui resteront encore à Kaboul trois ans et demi, jusqu'à la chute de Najibullah.

En poste à Kaboul trois ans et demi en qualité de correspondant de l'APN (Agence de presse Novosti), nous avons eu l'occasion d'assister à l'évacuation et aussi d'y participer puisque nous avons quitté la capitale afghane à bord d'un avion qui rapatriait aussi les cercueils de zinc de camarades tués. Le dernier jour notre avion avait tourné au-dessus de Kaboul en tirant des leurres anti-stingers. Par un hublot nous avions vu éclater sous nous les flocons blancs de la DCA. Elle avait réussi à abattre un deuxième Il-76 d'évacuation et celui-ci brûlait comme une torche sur la piste.

Sinistre journée. La première chose que nous nous étions dite mentalement, c'est qu'en prenant la décision d'introduire des troupes soviétiques en Afghanistan les politiques ne pensaient pas le moins du monde que cette épopée se terminerait de cette façon. Au retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan s'ensuivront trois années et demie de tirs de missiles sur Kaboul, d'explosions de véhicules dans le centre-ville et d'autres "incidents" du même genre. Les événements de l'époque rappellent fort la situation actuelle à Bagdad. Là-bas les "combattants de la résistance" eux aussi refusent - "on ne sait pourquoi" - la présence des bienfaiteurs, américains cette fois, et leur aide financière substantielle.

Aujourd'hui les Américains sont aussi en Afghanistan et il est patent qu'outre Kaboul et ses faubourgs - et pendant la journée encore - ils ne contrôlent pas grand chose dans ce pays. C'est la raison pour laquelle la présence militaire américaine en Afghanistan rappelle étonnamment celle de l'Union soviétique. Et tout comme en Irak, elle est mal acceptée par la population autochtone.

Les Afghans avec lesquels nous avons eu l'occasion de nous entretenir au milieu des années 90 au Pakistan voisin estiment que l'arrivée d'une armée étrangère dans leur pays avait surtout provoqué une brusque montée des forces islamistes extrémistes. Des réfugiés afghans installés à Islamabad nous avaient raconté que les talibans qui étaient alors au pouvoir à Kaboul considéraient comme communiste tout Afghan ouvrant un livre autre que le Coran. Précédemment, les modjaheds eux non plus ne s'étaient pas beaucoup mieux comportés, par exemple en contraignant les femmes à remettre la paranja.

A propos, c'est même avec chaleur que de nombreux réfugiés évoquaient alors les "chouravis", nom sous lequel les citoyens soviétiques étaient désignés en Afghanistan. Ils ne manquaient jamais de dire que des spécialistes soviétiques avaient construit en Afghanistan des entreprises industrielles et agricoles, des établissements d'enseignement secondaire et supérieur. Et que les modjaheds et ensuite les talibans avaient tout détruit.

Nous avons pu nous convaincre de la véracité de ces propos au cours d'un séjour à Djelalabad en 1995, où des journalistes en poste à Islamabad s'étaient rendus dans le cadre d'une mission de l'ONU. Les lieux que nous connaissions nous vaient offert un spectacle de désolation: l'usine de transformation d'olives avait été rasée, le système d'irrigation des champs n'existait pratiquement plus. Or, tout cela avait été construit dans les années quatre-vingts avec l'assistance de l'Union soviétique. Le magnifique Institut polytechnique de Kaboul, où avaient enseigné de nombreux spécialistes soviétiques de qualité, lui aussi avait été dévasté.

Pour quelle raison les islamistes ont-ils fait cela? Ne comprenaient-ils pas que les "chouravis" ne pouvaient pas emporter tous ces sites avec eux et qu'ils resteraient entre les mains du peuple afghan? Nous avons souvent posé ces questions à des réfugiés afghans à Islamabad. Ordinairement deux explications étaient fournies. Premièrement, les islamistes détruisaient toute trace de présence étrangère. Deuxièmement, les gens "descendus des montagnes" ne comprenaient pas ce qu'ils avaient devant eux. Ils n'avaient jamais vu de système d'irrigation ni de huilerie et ils considéraient peut-être ces choses étranges comme inutiles et même "hostiles".

Tout comme d'une manière générale les islamistes considèrent aussi inutiles et hostiles aux musulmans toutes les idées apportées avec eux par les envoyés de la "race blanche", peu importe qu'ils soient russes ou américains. Certains Afghans disent aussi que les "chouravis" avaient voulu construire par la force le socialisme en Afghanistan et que maintenant les Américains cherchent à y implanter de la même façon, comme en Irak, "leur mode de vie". Effectivement, comme de nombreux Afghans le sont convaincus, tout cela a pour effet de doper l'extrémisme islamiste, de pousser les simples gens dans les bras des radicaux qui appellent à la "résistance face aux occupants".

Le dernier jour passé à Kaboul, alors que nous nous trouvions dans un abri, nous discutions au sujet de ce que serait l'Afghanistan dans dix ans. Certains d'entre nous, des diplomates d'un certain âge et étant passés par la "grande école soviétique", avaient prédit que les Américains seraient bientôt à Kaboul. Les jeunes enclins à un "renouveau démocratique" avaient émis de vives contestations. Par contre, les personnes d'âge moyen et à la pensée pragmatique avait dit qu'il était peu probable que les Américains réitèrent les erreurs d'autrui. C'est curieux, mais les vieux avaient raison. C'est qu'en décidant d'introduire des troupes, comme les dirigeants soviétiques l'avaient fait au début des années quatre-vingts, et comme les Américains l'on fait maintenant, ces derniers étaient persuadés que leurs soldats allaient "combattre le mal" et apporter à l'Orient islamique une "vie heureuse". Seulement de ce bonheur, les musulmans n'en veulent pas.

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала