Le philosophe Kant et son destin posthume en Russie

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Par Anatoli Koroliov, commentateur politique de RIA Novosti

L'illustre philosophe Emmanuel Kant continue d'être honoré en Russie comme il l'était de son vivant. Le bicentenaire de sa mort, celle-ci survint le 12 février 1804, est commémoré dans le plus grand respect.

La tombe de Kant a été emmurée dans les fondements de la cathédrale de Kaliningrad. Cet édifice religieux se dresse, tel un roc, sur une île du fleuve Prégolia, au coeur de la ville, entouré d'un parc magnifique. A deux pas de la tombe, été comme hiver, un violoniste plus très jeune attendrit jusqu'aux larmes les touristes allemands tout en chassant les concurrents en puissance que sont les mendiants. Il y a seulement dix ans cette cathédrale avait l'aspect d'une énorme ruine. Pourtant il avait toujours été de notoriété publique que la muraille renfermant la tombe de Kant était intacte. Grâce à la sollicitude de l'Allemagne et de la Russie la cathédrale a été entièrement restaurée et les visiteurs peuvent de nouveau contempler avec admiration sa grandeur et sa beauté. Il se pourrait que ce soit l'église protestante la plus grandiose sise en territoire russe.

L'ancien Königsberg est le seul territoire européen a avoir été rattaché à la Russie après la Seconde Guerre mondiale. En ce qui concerne Kant, né en ce lieu en 1724, il est aujourd'hui le personnage le plus célèbre de la ville. Il a vu le jour ici et pratiquement toute sa longue vie durant il est resté dans cette ville et ce alors que le philosophe était mandé de partout. Ni Berlin, ni Vienne, ni Saint-Pétersbourg n'eurent l'occasion de voir Kant. Son père étant sellier, le bambin - un des cinq enfants de la famille - semblait voué à l'artisanat, mais ses capacités étaient tellement évidentes que sur l'insistance du pasteur Schultz, un ami de la famille, il fut décidé que le petit Emmanuel ferait des études.

La mère souhaitait voir son fils devenir pasteur, mais finalement le sort fit de lui un grand philosophe. Le remarquable ouvrage de Kant Critique de la raison pure constitue toujours un fleuron de la philosophie humaine, quant à son Impératif catégorique, tout étudiant studieux le cite par coeur: "Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle".

Toute sa vie durant le philosophe s'en tint à des règles strictes: penser honnêtement, mener jusqu'au bout toute idée, aussi difficile cela soit-il, respecter strictement les règles de l'hygiène pour que l'organisme fonctionne comme une machine idéale.

En donnant ses cours, il lui arrivait de s'interrompre un instant pour inscrire quelque chose entre les lignes d'un manuel ouvert devant lui. Par la suite, ces inscriptions furent déchiffrées et elles constituèrent tout un tome des oeuvres de Kant.

Tout pratiquement lui réussit: il publia ses travaux essentiels, ne connut jamais la pauvreté, vécut jusqu'à un âge avancé tout en restant en parfaite santé, ne fit jamais appel à un médecin. Il n'est pas mort, il s'est éteint. Kant avait conféré à son cerveau une telle fiabilité que la moitié de ses traités les plus complexes il les écrivit une fois dépassée la soixantaine. Et ce en assumant pleinement ses fonctions de professeur à l'Université de Königsberg.

La Russie fut pour Kant une seconde patrie. Lorsque la Prusse fut défaite en 1758 par les troupes russes et que celles-ci s'emparèrent de Königsberg, Kant et d'autres citadins donnèrent acte d'allégeance à l'impératrice russe Elisabeth Pétrovna. Qui plus est, Kant donna à l'intention des officiers russes des conférences ayant trait aux ouvrages de fortification et à la pyrotechnie. Parmi ces officiers il y avait le colonel Souvorov, le futur généralissime.

Emmanuel Kant fut l'un des premiers étrangers à être élus membres honoraires de l'Académie des sciences de Russie. Ses travaux ont été traduits en russe avant qu'ils ne le soient en anglais et en français. Si bien qu'aujourd'hui le nom de Kant en Russie est aussi sacré que ceux de Newton et d'Einstein.

Peu de temps avant de disparaître, Kant avait donné des instructions pour qu'on le mette en terre dans la plus grande sobriété, sans honneur, dans un cimetière ordinaire. Cependant, Königsberg transforma sa mort en triomphe. Le 12 février 1804, lorsque le philosophe âgé de quatre-vingts ans rendit son dernier souffle, les autorités décidèrent quand même de rendre un vibrant hommage au défunt. Pendant seize jours les citadins défilèrent devant sa dépouille, certains faisant remarquer que le corps n'était pas atteint par la décomposition, comme cela n'arrive qu'aux saints. Le jour des funérailles, son cercueil fut suivi par le corps des officiers au complet et une foule évaluée à plusieurs milliers de personnes. Le cercueil fut porté par 24 étudiants.

Emmanuel Kant fut inhumé dans la "crypte des professeurs" contiguë à la cathédrale, sur la façade nord.

L'histoire a voulu que Königsberg et la tombe du philosophe passent dans les mains de la Russie. Le culte russe du philosophe et l'admiration pour ses travaux protègent sa tombe sur l'île de Kant aussi solidement que le font les murs de la cathédrale érigés par des maçons allemands. Le monument à Schiller, le monument au roi de Bohême Ottokar, le Jardin botanique universitaire Albertine et d'autres joyaux de Kaliningrad ont trouvé une place à l'ombre de sa gloire...

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