La dernière demeure d'Alexandre Pouchkine (le poète fut enterré le 6 février 1837)

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par Tatiana Sinitsyna, RIA-Novosti

"Pourquoi chérir la mémoire de Pouchkine ? Il n'y a pas eu en Russie d'artiste qui se manifestât dans une forme aussi pure et perfectionnée". G.Adamovich

Sur la route de Saint-Pétersbourg, deux traîneaux fonçaient à toute allure vers les limites sud du gouvernement de Pskov. Dans l'un d'eux, un cercueil était à peine visible enfoncé dans un tas de paille. Le valet de chambre du poète, Nikita Kozlov, la tête penché douloureusement sur le couvercle froid de la bière, était assis à côté. L'ami de Pouchkine, Alexandre Tourgueniev, et un officier de gendarmerie, qui avait la mission d' "accompagner le corps", se trouvaient dans un autre traîneau.

La femme du professeur A.Nikitenko, qui connaissait la famille du poète, rencontra la procession en route. "Qu'est-ce que c'est que ce convoi?" demanda-t-elle à un paysan. "On dit qu'un certain Pouchkine a été tué. Maintenant, dans la paille et en natte, on l'emmène au galop, comme un chien, Dieu m'en pardonne", répondit-il.

Le tsar Nicolas Ier fit tout pour que ce noble de père en fils, "le soleil de la poésie russe", fût humilié encore une fois, après sa mort. Et, si possible, oublié. Cela n'avait rien d'original. Du vivant du poète, on a tenté à plusieurs reprises de "le jeter aux oubliettes", de "revoir sa signification". Le poison de la critique, Pouchkine le connut dès 1829-1830, au lendemain de la parution de "Poltava" et du "VIIe chapitre d'Eugène Onéguine". Du poète, on se mit alors à parler avec antipathie, prétendant qu'"il était essoufflé". "C'est par l'année 1830 que se termine, ou mieux s'interrompit brusquement la période dite pouchkinienne. Pouchkine a cessé d'être et avec lui l'influence qu'il excerçait", affirmait le critique littéraire connu Vissarion Belinski. Dmitri Pissarev alla encore plus loin, cherchant à prouver "l'absence de contenu" et "le caractère démodé" de la poésie pouchkinienne. "Le calme de Pouchkine, sa maîtrise de soi ont été pris à tort pour de l'indifférentisme social. La netteté morale de Pouchkine a cessé d'être à la mode, de nouveaux goûts encourageant une rupture morale, une duplicité, la recherche de nouvelles formes ont alors submergé la poésie russe", écrira plus tard le chercheur en littérature Ivan Rozanov, spécialiste de "l'âge d'or de la poésie russe".

Il fallut attendre 1880 pour que s'opère enfin le retour définitif de Pouchkine, avec l'inauguration à Moscou d'un monument dédicacé au poète. Fedor Dostoïevski prononça alors son célèbre discours, où il souligna que "le poète a éclairé le chemin de l'histoire russe par une nouvelle lumière, prédisant, tel un prophète, son développement ultérieur".

...Ignorant tout de ses descendants reconnaissants et ingrats, Pouchkine gît depuis 167 ans sur la haute colline du monastère Sviatogoski, aujourd'hui entouré du village Pouchkinskié-Gory. Tombeau plutôt modeste derrière une clôture en fer forgé, attenant à la cathédrale de l'Assomption de la Vierge, la principale église du monastère. Au chevet du poète, un profond ravin recouvert d'une végétation luxuriante, puis une rue animée. Elle remonte doucement la colline.

Au tournant, des freins grincent, on entend le crépitement de pneus, des voitures s'arrêtent sur une aire devant la porte St.Anastase, par laquelle Pouchkine entrait lui-même dans le monastère. D'abord, en élève enthousiasmé de lycée, admirateur de l'icône de la mère de Dieu Odygitria ("Guide"), protectrice des voyageurs, la "principale" du monastère. Puis en exilé du domaine familial, confié à la "surveillance spirituelle" du père Jonas, son supérieur. Ce dernier autorisait le poète à lire des manuscrits anciens. Pouchkine, qui travaillait à l'époque à son drame historique "Boris Godounov", ne cachait pas sa joie.

En avril 1836, Pouchkine franchit pour la dernière fois la porte St. Anastase, derrière le cercueil de sa mère qui voulait être enterrée sous les murs du monastère. Comme pressentant sa fin prochaine, le poète acheta alors une place pour son propre tombeau.

...A proximité, des femmes vendent des fleurs, en toute saison. En fin d'après-midi, toute cette beauté "se déplace" en haut, vers le monument du poète. C'est une grande et prospère "industrie" locale. Le musée-réserve "Mikhaïlovskoïé" (domaine familial du poète) emploie plus de 2 000 personnes, dont près de 700 guides.

Aux kiosques de souvenirs, on peut acheter même le "banc d'Onéguine", en miniature, ou une figurine stylisée de Pouchkine, en chemise rouge, au chapeau blanc, portant une canne de fer. Canne avec laquelle il aimait se promener "dans ses propriétés ancestrales", visiter la foire annuelle près du monastère où il "buvait" la parole paysanne, ou se rendre à pied chez ses amis à Trigorskoié, domaine de son admiratrice P.A. Ossipova-Wolf.

C'est devant le perron de la maison de Trigorskoïé que s'arrêtèrent, le 5 février 1837, se trompant de route en plein hiver, des chevaux las. Tourgueniev et l'officier de gendarmerie entrèrent dans la maison pour demander la route du monastère Sviatogorski. Un cocher d'Ossipova-Wolf s'assit sur le traîneau. Au bout d'une demi-heure, l'équipage funèbre s'immobilisa devant la porte St. Anastase. On remonta à peine le cercueil par un escalier recouvert de plaques de glace vers la cathédrale de l'Assomption. Le corps de Pouchkine fut laissé toute la nuit à l'intérieur du petit autel au sud de l'église, non loin du caveau où gît son frère cadet Platon, mort enfant.

On se mit à creuser la tombe le 6 février au matin. A cause d'un grand froid, la terre ne cédait pas aux coups de pic. Ce n'est qu'en fin d'après-midi qu'un simulacre de tombeau se dessina enfin dans l'argile gelée. Le cercueil y fut descendu, puis recouvert d'un mélange de terre et de neige. Une croix en bois, avec l'inscription "Pouchkine", fut enfoncée dans un sol meuble.

Au printemps, le poète fut inhumé dans un tombeau plus profond, mais sous la même croix en bois. Un monument fut installé en 1841, sur la demande de la femme du poète. Une collecte d'argent fut menée dans toute la Russie. Le sculpteur A.Permagorov prépara l'esquisse: un obélisque en marbre blanc, avec une niche de part en part cachant une urne recouverte d'un drap, image de la mort prématurée. Au-dessus de la niche, une couronne de lilas, symbole du génie. Le monument "recouvre" deux tombeaux, celui du fils et celui de la mère. A côté, gisent en paix Ossip et Marie Hannibal, grand-père et grand-mère maternels du poète. Le père, Sergueï Pouchkine, fut inhumé dans ce même cimetière, mais son tombeau fut perdu.

En 1899, le Trésor impérial racheta Mikhaïlovskoïé au fils cadet de Pouchkine, Grigori, et plaça le domaine sous la juridiction de la noblesse de Pskov. Des littérateurs d'âge avancé s'y installèrent, organisant une sorte de musée. Ils jouaient au billard de Pouchkine, prenaient du thé de son samovar, et surtout préservaient leur calme. Mikhaïlovskoïé devient un lieu de pèlerinage à l'époque soviétique. Le 2 mars 1922, Mikhaïlovskoïé, Trigorskoïé et le lieu d'inhumation de Pouchkine au monastère Sviatogorski furent proclamés réserve d'Etat. Plus tard, un autre village, Pétrovskoïé, village de l'arrière-grand-père du poète, Abram Hannibal, y fut ajouté. Pendant la Seconde guerre mondiale, les nazis détruisirent, mirent à sac la réserve, et minèrent le caveau de Pouchkine et de sa mère.

Les incroyables efforts du personnel de la réserve et de son directeur Sergueï Gueïtchenko permirent de rétablir les maisons d'après les anciens dessins, mais bien des pièces du musée - effets personnels du poète et objets d'époque - furent irrémédiablement perdus. Le directeur de la réserve consacra toute sa vie à rendre l'aspect du domaine familial du poète et de l'ensemble de la réserve fidèle à l'esprit de l'époque pouchkinienne. Ses plans furent réalisés avec brio. Sergueï Gueïtchenko est enterré sur le territoire de la réserve, près de l'ancienne cité de Voronitch, dans le cimetière familial des Ossipov-Wolf. La tradition d'une attitude minutieuse envers tout ce qui a trait au génie national est poursuivie par G.N.Vassilevitch, lauréat du prix de la Fédération de Russie dans le domaine de la Culture.

...Dans les allées de Mikhaïlovskoïé, on ne peut se défaire de l'impression que le poète est quelque part là, peut-être derrière ce vieux chêne qui servit de prototype à celui chanté au prologue du conte "Rouslan et Ludmila" : "Un chêne vert au creux de l'anse, Sa chaîne d'or fixée au tronc, Un chat savant, dans le silence, Nuit et jour déambule en rond..." Et voilà, c'est bien lui, le poète, seulement, en bronze, un "ado" insouciant, couché sous des pommiers. Il est là, dans un bureau où sont conservées deux grandes reliques du musée, la canne de fer de Pouchkine et une banquette basse d'Anna Kern, sur laquelle il aimait rester assis aux pieds de "son mirage éphémère". Une lampe à pétrole est allumée. Sa lumière tombe sur trois pommes rouges : Pouchkine aimait les croquer en travaillant. "On a l'impression qu'il va entrer", lance une visiteuse. "Nous aussi, nous l'attendons toujours", lui répond la guide, Elena Sevastianova.

"Au nom de Pouchkine, l'idée d'un poète national russe vous traverse immédiatement l'esprit... En lui, la nature, l'âme, la langue et le caractère russes se sont reflétés dans cette pureté et dans cette beauté raffinée avec laquelle un paysage se reflète sur la surface bombée d'un verre optique", écrivait le classique russe Nicolas Gogol.

On prétend que Pouchkine est "intouchable", déjà. Il est toujours des gens qui, de nos jours, ne demandent pas mieux que de disserter sur sa poésie "passée de mode" et "désormais de peu d'actualité". Et ce, en direct de studios de télévision, sans confusion aucune. Mais en quoi le génie de Pouchkine pourrait-il en être entamé ?

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