L'annonce de l'acquisition, par l'homme d'affaires Viktor Vekselberg, patron du Groupe Renova, de la collection de feu Malcolm Forbes - 9 oeufs pascals de diamants, signés Carl Fabergé, et 180 autres ouvrages du grand joaillier - est la sensation la plus retentissante de ces derniers jours, en Russie comme aux Etats-Unis.
Le montant de l'achat excéderait 90 millions de dollars.
Les termes du marché ne sont pas divulgués. Le magnat russe a acquis cette collection avant même que ces chefs-d'oeuvre soient présentés par la maison Sotheby's à ses enchères d'avril, ce qui est aussi un cas unique en son genre. Les Forbes refusent de commenter la transaction. La déclaration surprise du patron de Sotheby's quant à cette vente réalisée avant les enchères annoncées a été faite sur un ton serein, comme s'il s'agissait d'un événement là coutumier.
Viktor Vekselberg commente ainsi la situation : "Dès que j'ai appris que des enchères étaient projetées, j'ai décidé de ne pas rater l'occasion. A cette fin, j'ai spécialement institué une fondation chargée de rapatrier les ouvrages de Fabergé et de les présenter aux Russes".
Nous ne pouvons que deviner combien le magnat a proposé pour cette collection, comment il a pu "ne pas rater l'occasion" et comment la collection de Forbes est devenue propriété d'un russe entreprenant.
Rappelons que ces cinquante dernières années seuls quelques exemplaires de ces chefs d'oeuvre pascals uniques avaient été vendus dans le monde. Au total, le joaillier Fabergé fabriqua pour la famille impériale russe 50 oeufs, dont 10 sont conservés aujourd'hui au Fonds des diamants du Kremlin, 9 appartenaient à la famille de Forbes, 5 sont exposés au Virginia Museum of Fine Arts, 3 font partie des collections de la reine Elizabeth II... Quelques collectionneurs en possèdent chacun un. Le sort de 8 oeufs est inconnu.
La collection de Forbes comprend la création sans doute la plus "magique" du joaillier, l' "oeuf dit de l'intronisation", renfermant un carrosse d'or en miniature, la copie de celui dans lequel Alexandra Féodorovna s'est déplacée le jour de l'intronisation de son mari. C'était un cadeau de Nicolas II à sa jeune épouse. L'exécution de ce chef d'oeuvre demanda à Carl Fabergé 15 mois. Son coût oscille entre 18 et 20 millions de dollars.
Tous les 50 oeufs furent fabriqués à Saint-Pétersbourg. Le dernier empereur avait l'habitude d'offrir un chef d'oeuvre de diamants, à l'occasion des Pâques, à sa femme et à sa mère.
Feu Malcolm Forbes amassait les Fabergé avec le flair d'un authentique collectionneur. Difficile à imaginer qu'il se serait séparé de sa collection de son vivant. Mais ses héritiers commencent à rencontrer des problèmes, et la vente de la collection en est le témoignage éloquent.
En Russie, de gros industriels dépensèrent traditionnellement des sommes énormes pour l'art. Grâces aux efforts des magnats du XIXe siècle, dont Chtchoukine, Tretiakov, Morozov, Mamontov, - des collections entières de peinture furent constituées, des galeries, des musées, des théâtres et des églises construites, des parcs ouverts au public. La pinacothèque du millionnaire Chtchoukine constitua le noyau des collections actuelles d'impressionnistes au Musée des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou. Il collectionnait des Monet, des Pissaro, puis des Gauguin et des Van Gogh à l'époque où personne ne les achetait en Europe.
Hier comme aujourd'hui, la société salue la largesse des mécènes. Le récent achat par Roman Abramovitch, un industriel du pétrole, du club de football britannique Chelsea, a suscité de nombreux échos en Russie. Pour la plupart des Russes, il s'agit du caprice d'un enfant chéri de la fortune qui ne sait plus comment dépenser l'argent. La presse l'a même accusé d'absence de patriotisme : s'il faut dépenser, pourquoi pas pour une équipe russe? s'interrogeait-on.
Viktor Vekselberg a tenu compte de ces états d'esprit. La collection de Fabergé regagne son pays d'origine et les premiers commentaires de la presse sont dans l'ensemble favorables à ce marché exotique.
Impossible de ne pas rappeler que l'exemple le plus récent d'acquisition de chefs-d'oeuvres russes à l'étranger a été donné par le président Vladimir Poutine. Répondant à une demande de la Galerie Tretiakov, il a octroyé 225 000 euros du fonds présidentiel pour l'acquisition d'un paysage unique de Carl Brullov "La vue de la forteresse Pico à Madère", mis en vente par son ancienne propriétaire, Mme Gomes. Il s'agit du seul paysage parmi les oeuvres de ce peintre talentueux. La toile est déjà en Russie et, après une série de travaux de restauration, sera bientôt exposée à la Galérie Trétiakov.