Un nouveau Tchaïkovski dans un nouveau Bolchoï

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par Anatoli Korolev, RIA-Novosti

Un metteur en scène géorgien monte au théâtre Bolchoï un opéra russe sur le thème de la trahison: c'est un événement culturel, musical en particulier, mais aussi politique.

L'opéra de Piotr Tchaïkovski "Mazeppa" a été mis en scène à Bolchoï pour la dernière fois, il y a 20 ans, par l'illustre réalisateur soviétique Sergueï Bondartchouk. Aujourd'hui, le metteur en scène est Robert Sturua, un célèbre homme de théâtre de Tbilissi. Pendant la première, les spectateurs moscovites ont assisté au spectacle monumental des passions humaines se développant sur fond de décors pompeux réalisés par le scénographe Gueorgui Aleksi-Meskhchvili. On dirait un "Boris Godounov - 2".

L'homme est un mystère pour lui-même, et l'histoire est le résultat de brusques élans émotionnels. Dans le spectacle, Robert Sturua traite son thème préféré de la nature spontanée de l'existence. Le metteur en scène géorgien a tout fait pour ôter de l'opéra de Tchaïkovski l'aspect mélodramatique afin de transformer l'histoire d'amour constituée par une série de tableaux musicaux douceâtres reproduisant la vie ukrainienne en une parabole philosophique sur le fardeau du pouvoir.

L'essentiel pour Robert Sturua est de montrer la lutte pour le pouvoir qui se déroule entre deux hommes politiques puissants, Mazeppa et Kotchoubeï. Dans cette compétition, Mazeppa n'est pas un amant et Kotchoubeï n'est plus le père de Maria. En premier lieu, ce sont des hommes politiques. La lutte pour le pouvoir étouffe tous les sentiments de l'homme. Ce n'est pas par amour pour sa fille que Kotchoubeï écrit à Pierre I-er une lettre de dénonciation contre Mazeppa. Leur idylle est tout simplement allée à l'encontre de ses ambitions de carrière.

Il est naturel que le récent démembrement de l'Union soviétique, l'éloignement de l'Ukraine (ainsi que de la Géorgie, pays natal du metteur en scène) de la Russie aient imparti au spectacle une connotation politique. Volens nolens, dans le contexte actuel, l'histoire ancienne de la trahison de l'hetman Mazeppa ayant trompé l'empereur Pierre le Grand et s'étant allié à la Pologne est perçue comme un prologue dramatique à la future et inéluctable scission entre deux peuples slaves, comme la mort de l'affection qu'ils éprouvent l'un envers l'autre.

Le spectacle que Robert Sturua a monté à Moscou a donc acquis un aspect supplémentaire saisissant, ce qui confirme une fois de plus que le Bolchoï a choisi la bonne stratégie. Celle-ci permet, grâce aux efforts du directeur général du Bolchoï, Anatoli Iksanov, de transformer le Bolchoï en un théâtre moderne et mobile, destiné aux gens et non pas aux dansantes sylphides et aux tonitruants boyards sortis d'un musée poussiéreux.

L'année dernière a été marquée pour le Bolchoï par toute une série d'innovations. En tête de liste, la brillante mise en scène du ballet de Sergueï Prokofiev "Roméo et Juliette" réalisée par le Britannique Declan Donnellan, lauréat du prix "Lawrence Olivier Award", de concert avec le jeune chorégraphe Radu Poklitaru d'origine moldave, qui avait déjà eu la chance d'être apprécié par les exigeants amateurs de ballet en Europe.

La stratégie de renouveau a été résolument poursuivie par la mise en scène de l'opéra de Giuseppe Verdi "Macbeth". Il a été monté par le metteur en scène lituanien de renom Eimuntas Nekrosius. Le spectacle mis en scène à Florence a été ensuite produit sur la scène du Bolchoï. C'est la première représentation moscovite de "Macbeth" depuis 150 ans; elle a permis d'admirer Vladimir Redkine (Macbeth) et Elena Zelenskaïa (lady Macbeth) qui ont exécuté avec maestria les principales parties de l'opéra. Nekrosius a secoué à fond le théâtre pour créer un spectacle moderne de style raffiné qui a exigé des acteurs habitués à la routine d'abandonner tous leurs clichés traditionnels.

Le théâtre a définitivement confirmé sa nouvelle politique en invitant au poste de chorégraphe principal le jeune Alexeï Ratmanski, qui vient de mettre en scène au Bolchoï le ballet avant-gardiste "Le Ruisseau limpide" ("Le Clair Ruisseau") sur une musique de Dimitri Chostakovitch. Cette comédie traitant de la vie kolkhozienne avait une fois suscité la fureur de Joseph Staline qui interdit de jouer ce spectacle. Alexeï Ratmanski s'est acquitté d'une tâche très difficile : il a su conserver le style pompeux soviétique de la mise en scène tout en attribuant à l'archaïsme kolkhozien le charme badin d'une danse dans un esprit moderne. Le spectateur voit défiler devant lui la somptueuse fontaine de l'Exposition des réalisations de l'économie nationale à Moscou. Il voit danser non seulement les gens, mais aussi les légumes, les fruits, les épis de maïs, les tracteurs. Le public du Grand Opéra de Paris a fait une ovation à cette hardiesse lors de la tournée du Bolchoï en janvier dernier.

En 2003, le théâtre Bolchoï a engrangé 40 millions de dollars, le salaire des danseurs et des employés techniques a quintuplé, et les subventions accordées par le président aux vedettes du théâtre sont enfin devenues comparables aux sommes perçues par les étoiles européennes. C'est encore un signe de ce que le Bolchoï est désormais un "théâtre d'aujourd'hui".

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