Le 28 janvier dernier, s'est esquissée la liste préliminaire des candidats au poste de Président de la Russie dont les élections sont prévues pour le 14 mars prochain. C'est justement ce jour-là que la Commission électorale centrale (CEC) a achevé la réception des signatures de soutien. Rappelons qu'en vertu de la loi électorale en vigueur, tous ceux qui veulent participer à la course électorale doivent soumettre à la CEC deux millions de signatures. Quoi qu'il en soit, cette règle ne se rapporte pas aux partis parlementaires (ceux qui ont franchi le cap des 5% aux législatives) qui peuvent, eux, présenter sans aucune condition préalable leurs candidats au poste de chef de l'Etat.
A l'issue des élections du 7 décembre dernier à la Douma d'Etat (Chambre haute du Parlement russe), il est aujourd'hui quatre partis parlementaires en Russie. Pourtant, il n'y a que deux candidats "de parti". Le parti "Russie Unie" qui a remporté les dernières législatives n'a pas présenté de candidat à la présidence, le grand favori de "Russie Unie", le Président sortant, Vladimir Poutine, ayant décidé de se présenter en candidat indépendant. Le Parti communiste (KPRF) a proposé la candidature de Nikolaï Kharitonov, et le Parti libéral-démocrate (LDPR de Vladimir Jirinovski) celle de Oleg Malychkine. Les membres du quatrième parti parlementaire, et plus précisément du bloc "Rodina" ("Patrie") n'ont pas réussi à s'entendre entre eux sur une candidature à proposer à la présidence, en ratant ainsi une chance unique en son genre.
Sur la liste des candidats, à part les deux candidatures "de parti", il y a encore cinq candidats qui ont soumis, comme il se doit, à la CEC les signatures d'électeurs requises en leur faveur. Ce sont notamment le Président sortant Vladimir Poutine; le président du Conseil de la Fédération (Chambre haute du Parlement russe), Sergueï Mironov; l'un des leaders du bloc "Rodina", Sergueï Glaziev, intervenant, cependant, en candidat indépendant; la célèbre démocrate Irina Khakamada qui n'a pas, elle non plus, reçu le soutien de son parti - l'Union des Forces de droite (SPS) - et intervenant, par conséquent, elle aussi, à titre indépendant. Et enfin, c'est Ivan Rybkine, ancien président de la Douma d'Etat et ancien secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, et actuel opposant et grand ami de l'oligarque russe Boris Berezovski, aujourd'hui en émigration politique à Londres.
Or, au début, dix politiques avaient déclaré leur intention de participer aux présidentielles. A présent, comme nous le voyons bien, les postulants ne sont que sept. Qui plus est, tout porte à croire que cette liste n'est toujours pas définitive. Pendant dix jours, la CEC procédera à la vérification de l'authenticité des signatures collectées, et si jusqu'à un quart des signatures s'avèrent non conformes à la règle, inauthentiques ou tout bonnement fausses, la Commission électorale centrale pourra bien refuser au postulant en question l'enregistrement à titre de candidat officiel à la présidence. C'est sans doute la raison pour laquelle tous les candidats potentiels avaient collecté des signatures de soutien avec une certaine réserve, une sorte de marge de 200 000 à 500 000 signatures en plus des deux millions.
Déjà les faits évoqués permettent de comprendre pourquoi l'actuelle campagne présidentielle en Russie a de nouveau déclenché de très vives discussions dans la société, discussions quant à la perfection et l'efficacité de la présente loi électorale. C'est que depuis longtemps déjà, le système de collecte des signatures est la cible des critiques de plus en plus virulentes, tant des spécialistes que de la presse. Beaucoup estiment, par exemple, que la collecte des signatures a depuis longtemps cessé d'être une procédure démocratique pour dégénérer en profanation pure et simple. Collecter deux millions de signatures dans 50 régions au moins et rien qu'en l'espace d'un mois n'est sans doute aujourd'hui possible qu'en faveur de l'actuel chef de l'Etat, Vladimir Poutine, dont la cote de popularité est tout à fait extraordinaire, telle est la ferme conviction des experts.
Nul n'ignore en Russie que la collecte des signatures de soutien en faveur d'un tel ou tel candidat à la présidence n'est pas souvent effectuée par des militants des partis politiques ni les sympathisants d'un tel ou tel leader politique, mais tout simplement par une entreprise commerciale. C'est l'argent qui y compte. Si le candidat en a effectivement, une agence spécialisée lui fournira toutes les signatures qu'il lui faut. Le schéma y est en fait on ne peut plus simple: l'agence possède une banque de données concernant les habitants de la Fédération de Russie, informations réparties selon les régions. Bien que de telles données soient strictement confidentielles, il n'est pas du tout impossible d'en obtenir auprès du ministère fédéral de l'Intérieur. Ainsi, les formulaires sont remplis directement au bureau moscovite, qu'il s'agisse d'un habitant de Kaliningrad ou de l'Extrême-Orient, alors que la signature elle-même est le plus souvent tout bonnement falsifiée. La télévision russe a d'ores et déjà montré deux ou trois scènes de "collecte de signatures" suivant justement un tel schéma, scènes filmées par une caméra dissimulée. Il n'en est pas cependant moins vrai que des scandales au sujet de fausses signatures avaient aussi ébranlé le pays au cours de la précédente campagne électorale sans d'ailleurs aboutir à quoi que ce soit de concret.
Par ailleurs, la "collecte des signatures" a encore un défaut très grave. C'est qu'il est extrêmement difficile de certifier l'inauthenticité d'une signature à 100%. Aussi, ce système renferme-t-il inévitablement un certain élément d'arbitraire de la part de la Commission électorale centrale. C'est justement la CEC qui est en droit de "mettre au rebut" les listes des signatures collectées. Évidemment, une telle décision de la CEC peut être attaquée en justice. Quoi qu'il en soit, la justice ne se hâte pas en règle générale, alors que la course électorale est, par contre, très rapide.
Cette fois encore, la presse russe, tant écrite qu'électronique, abonde en dissertations et pronostics de toute nature qui se résument en ceci : la CEC n'acceptera pas toutes les signatures et n'enregistrera pas, par conséquent, comme candidats à la présidence tous les politiques ayant présenté les signatures de soutien. L'Epée de Damoclès de la CEC (mais en fait du Kremlin, font allusion les journalistes) peut à tout moment s'abattre en premier lieu sur le très populaire Sergueï Glaziev, représentant la "gauche nouvelle" et tout à fait capable de se classer deuxième dans cette course présidentielle, ainsi que sur l'opposante-démocrate, Irina Khakamada, qui s'est permis des propos politiques par trop violents, sinon bel et bien agressifs, à l'égard de Vladimir Poutine. A propos, certains journaux prétendent même qu'à la fin de l'année dernière, le Kremlin aurait promis à Sergueï Glaziev et à son bloc "Rodina" un appui aux législatives à condition seulement qu'il ne présente pas sa candidature aux futures présidentielles...
Or, il n'est pas du tout à exclure que ce ne sont là que des inventions. C'est qu'aujourd'hui rien ne menace la cote de popularité véritablement extraordinaire de Vladimir Poutine, 80% de l'électorat russe lui étant favorables. Dans ces circonstances précises, les noms de Sergueï Glaziev et d'Irina Khakamada, figurant sur la liste des candidats, ne pourraient que profiter au Kremlin, en conférant à la course présidentielle davantage de respectabilité et attirant les électeurs aux urnes. Tout récemment encore, tant en Russie qu'à l'étranger, on a énormément parlé des présidentielles en Russie, en tant qu'élections à un seul candidat sans choix. Mais voilà en fait une campagne présidentielle où toutes les forces politiques se trouvent représentées.
Néanmoins, tout indique que le nombre définitif des participants aux présidentielles du 14 mars prochain peut se réduire encore.