Quoi qu'il en soit, tout indique que le secrétaire d'Etat américain y a biaisé, sinon rusé tout bonnement. Nul n'ignore, en effet, que les intérêts stratégiques de la Russie et des Etats-Unis se croisent en Transcaucasie. Pire, la lutte de ces deux puissances pour pouvoir contrôler les ressources énergétiques de la Caspienne et leurs voies de transport n'a fait que resserrer encore plus le noyau caucasien dans la politique mondiale.
C'est que la Transcaucasie, en général, et la Géorgie, en particulier, figurent incontestablement parmi ces points géopolitiques qui déterminent en grande partie le rapport des forces dans le monde. Pour ce qui est de la Russie, elle a dans cette région des positions historiques suffisamment solides.
La forteresse sur le Terek du XVI-ème siècle, construite à la demande des souverains nord-caucasiens eux-mêmes, était devenue l'une des premières forteresses russes dans le Nord Caucase. D'innombrables ambassades y venaient de la part des Adygues, des Kabardes, des Avares et d'autres peuples pour chercher protection auprès de la Russie contre les Turcs et les Perses qui avaient chassé les peuples caucasiens dans la haute montagne. A la seconde moitié du XVIII-ème siècle, les rois de Géorgie s'étaient également montrés extrêmement actifs dans leur rapprochement avec l'Empire russe, en y voyant un puissant allié dans la lutte contre ces mêmes Turcs et Perses. Or, la progression des Russes au Caucase n'était accompagnée d'aucune conquête de terres, ni d'expulsion des populations autochtones de leurs terres ancestrales, ni de leur russification forcée. Pas un seul pays au monde ne possède, certes, une expérience aussi riche de la politique caucasienne que la Russie. Bien plus, le processus tout à fait pacifique, sans aucune effusion de sang, de progression des Russes au Caucase n'a certes pas d'analogue dans l'histoire de l'Europe Occidentale.
La prochaine visite de Mikhaïl Saakachvili en Russie, prévue pour début février, va devenir sa première visite officielle à l'étranger dans sa qualité du Président de la Géorgie. Cela prouve avec éclat que Tbilissi se rend très bien compte que Moscou est l'un des protagonistes dans la région.
Nul n'ignore que la priorité incontestable de la politique extérieure des Etats-Unis dans cette partie du monde consiste justement à instaurer leur contrôle sur "l'ellipse énergétique stratégique" qui s'étend sur 16 pays, dont la Géorgie. Cette "Ellipse" comprend notamment tout le bassin de la Caspienne et environ 90% du territoire de l'Iran qui relie la mer Caspienne au golfe Persique et à l'océan Indien. Le célèbre politologue américain, Zbigniew Brzezinsky, a un jour qualifié cette région de "Balkans Eurasiens". Ce qualificatif témoigne on ne peut plus explicitement du rôle clé du Caucase et de la Transcaucasie dans le maintien du contrôle sur l'ensemble de l'Eurasie. Qui plus est, selon l'auteur du "Grand échiquier", c'est justement là que se trouve le "centre de la domination du monde".
Les Etats-Unis ne peuvent évidemment pas accepter leur dépendance énergétique d'autres acteurs dans l'arène mondiale, en se rendant compte que le prix d'une telle dépendance peut bien s'avérer par trop élevé. Cela est d'ailleurs reconnu dans un rapport du Conseil pour les relations internationales datant encore du printemps 2001. Selon ledit rapport, l'Amérique s'est approchée de près de la plus grave crise énergétique dans toute son histoire nationale. Pire, les Etats-Unis n'ont que 3 à 5 années tout au plus pour résoudre leur problème énergétique. Somme toute, les auteurs du rapport du Conseil pour les relations internationales en viennent à la conclusion que les USA ne sont tout simplement pas à même de parvenir à leur indépendance énergétique.
Les Etats-Unis mettent un accent tout particulier dans leur politique extérieure appliquée dans cette région sur l'assistance financière qu'ils accordent aux pays de la Transcaucasie et de l'Asie Centrale pour que ces derniers canalisent leur pétrole et leur gaz sur les marchés internationaux, en contournant la Russie. Ainsi, les USA s'emploient manifestement à ne pas admettre le monopole de la Russie en matière de transport du pétrole. John Rockefeller disait: celui qui contrôle le transport du pétrole bénéficie du monopole sur sa production et son raffinage. Cela est très juste pour le pétrole de la Caspienne. Ses gisements se situent généralement très à l'écart des itinéraires océaniques. L'essentiel avantage géopolitique de la Russie en matière de transport de pétrole caspien réside sans doute dans le fait qu'elle possède le réseau d'oléoducs le plus puissant et le plus ramifié du monde. Ainsi, le transport de produits du complexe combustible-énergie par le "tube" constitue 30% de tout le chiffre d'affaires du commerce de la Russie. Le parcours total des grands pipelines russes est de quelque 217 000 kilomètres. A ce jour, la conduite "Tenguiz-Novorossiisk" est l'essentielle canalisation du pétrole de la Caspienne.
Dans une perspective immédiate, la concurrence des principales puissances mondiales en Transcaucasie ne fera que devenir de plus en plus âpre. Ces événements dont nous sommes aujourd'hui témoins ne sont en fait qu'un prélude de ce jeu géopolitique principal qui va se dérouler dans la région. Quoi qu'il en soit, il serait mieux si les parties qui s'y trouvent impliqués ne l'interprètent pas comme un jeu où le gain d'une partie équivaut à la perte de l'autre.
Il importe que Moscou, Washington et Tbilissi comprennent le principal. En absence de la stabilité et de la paix au Caucase, aucun des sommets de ce triangle ne pourra obtenir son objectif désiré. Pour les Etats-Unis, c'est certes le pétrole caspien. Quoi qu'il en soit, les projets de mise en valeur de ses gisements et ceux de transport de pétrole n'enthousiasment toujours pas trop les investisseurs privés. La raison en est d'ailleurs toute simple: manque de stabilité dans cette partie du monde. Pour la Russie et la Géorgie, la tâche principale est de lutter contre le séparatisme, pour la sauvegarde de leur intégrité territoriale. Cela étant, la tâche première pour tous, c'est la lutte contre le terrorisme international dans la région.
Néanmoins, toutes ces buts ne sont réalisables qu'à condition que Moscou, Washington et Tbilissi y coopèrent le plus étroitement. C'est pourquoi l'espoir est sans doute permis que c'est justement la nette compréhension de cette nécessité absolue qui servirait de puissant facteur de stabilisation dans les relations des parties et aplanirait finalement les angles du triangle en question.