Allen Dulles, ancien directeur de l'Agence centrale de renseignements des Etats-Unis (CIA), a reconnu un jour que les célèbres "cinq de Cambridge" étaient "le meilleur groupe d'agents de renseignement de la période de la Seconde Guerre mondiale". Des dizaines de livres ont été écrits ensuite à leur sujet, mais de nombreuses actions des membres de ce groupe resteront longtemps classées top secret. Le Service de renseignements extérieur russe a jugé possible de lever le sceau du secret pesant sur l'une d'entre elles. Il s'agit des épisodes peu connus de la vie de Kim Philby après sa disparition mystérieuse de Beyrouth un soir de l'hiver 1963.
Lorsque la menace de son échec est devenue évidente, Kim Philby a été illégalement transféré en Union Soviétique. Le 28 janvier 1963, il est arrivé sans encombre à Moscou, se souvient un membre de l'Association des vétérans du service de renseignements extérieur de la Fédération de Russie toujours en vie Iouri Modine qui était chargé du travail "des cinq de Cambridge". Kim Philby a dit: "Enfin, je suis chez moi". Depuis, il a toujours célébré avec respect la date de sa première rencontre avec l'URSS.
Le dernier tiers de la vie de Kim Philby (de 1963 à 1988) est très peu connu en raison de son activité d'espionnage classée secret d'Etat. Il n'a d'ailleurs jamais encouragé l'intérêt que certains manifestaient à son égard, ce qui incitait les journalistes à inventer des fables. D'après l'une d'elles, Kim Philby vivait, soi-disant, dans la misère. Selon une autre, il se rendait chaque jour, dans une voiture conduite par un chauffeur, à Loubianka où se trouvait le Comité pour la sécurité d'Etat de l'URSS, et où il y assumait des fonctions importantes et y avait son bureau. En réalité, Kim Philby ne s'est rendu qu'une seule fois au KGB en 1977, 14 ans après son arrivée à Moscou, en qualité d'hôte. Kim Philby y a ironisé devant ses collègues: "... J'avais des laissez-passer officiels m'autorisant à entrer dans sept des principaux centres de renseignements: quatre centres britanniques - SIS (Secret Intelligence Service), USO, MI-5 (Military Intelligence Agency of Special Branche Surveillance) et l'Ecole de codage, ainsi que trois centres américains: la CIA, le FBI et l'Agence de sécurité nationale. Mais aujourd'hui, je peux affirmer que je pourrais pénétrer dans huit organisations de renseignements".
Le manque d'informations sur le super-espion a suscité toutes sortes de conjectures sur sa participation aux "intrigues antibritanniques de Moscou". Dans son oeuvre "Quatrième Protocole ("The Fourth Protocol"), Frederick Forsyth a même attribué à Kim Philby un plan perfide prévoyant une attaque nucléaire en Grande-Bretagne. Après sa parution, Kim Philby a demandé avec insistance qu'on lui procure ce livre et l'a lu plusieurs fois en souriant avec condescendance.
La réalité était bien plus prosaïque. Il a travaillé modestement à Moscou en qualité de consultant du KGB sur l'activité des services secrets occidentaux. Voyageant à travers l'Union Soviétique, il a volontiers rencontré les collectifs des organes territoriaux de sécurité de l'Etat pour les initier à son expérience de travail au service de renseignements britanniques. Kim Philby avait bien des choses à raconter à ses collègues soviétiques. Ce n'est pas fortuit si Graham Greene, ancien employé du SIS, et célèbre écrivain par la suite, a dit: "Lorsque Philby a atteint le sommet de sa carrière, toute initiative des services de renseignements occidentaux était vouée à l'échec".
Kim Philby a d'abord vécu dans la capitale soviétique sous un nom d'emprunt. D'après sa carte d'identité, il était "Fedorov Andrei Fedorovitch", son nom authentique était certifié par un autre document: le permis de séjour en URSS. Plus tard, il a choisi un nom qui lui semblait plus convenable et, en même temps, neutre: Martins. Il a reçu sa nouvelle carte d'identité (passeport soviétique) au nom de Martins Andrei Fedorovitch, Letton né à New York.
Kim Philby s'habituait difficilement à sa nouvelle vie. Ses compagnons moscovites ont essayé de compenser le manque d'entourage anglophone et l'absence d'amis dont il souffrait en l'abonnant, pour commencer, aux journaux "Times" et "Herald Tribune" qu'il prenait à la Poste principale. Kim Philby a facilement transféré sa bibliothèque de Londres, c'est pourquoi il avait, dans son appartement à Moscou, "L'histoire de la décadence et de l'effondrement de l'Empire romain", les oeuvres d'Hérodote et de Plutarque, ainsi que celles des romanciers britanniques. Il écoutait régulièrement la BBC et la "Voix de l'Amérique". Evidemment, il lisait les romans policiers de John Le Carré.
Ayant décidé de dresser le bilan de sa vie et d'écrire ses mémoires, Kim Philby a écrit ce livre assez rapidement sous le titre "Ma guerre secrète" qui a paru en Russie et à l'étranger. En 1967, les "Izvestia", le quotidien le plus influent à cette époque-là, a publié son premier article sur le légendaire agent de renseignements intitulé "Bonjour, camarade Philby!".
Dans les années 70, il rencontrait régulièrement les professionnels qui se penchaient sur les problèmes britanniques. Dans un des appartements situés au centre de Moscou qui appartenait au KGB, les jeunes attendaient avec émoi l'arrivée du légendaire "coryphée du renseignement". Il savait faire tomber la tension après avoir prononcé quelques mots devant ses auditeurs et engager avec eux un entretien professionnel confiant. L'agent de renseignements Mikhail Bogdanov qui connaissait Kim Philby raconte:
" Le "Séminaire Philby" a eu lieu, à quelques intervalles de courte durée, de 1976 jusqu'à la mort du Maître. Environ quinze jeunes spécialistes des questions britanniques y ont été formés. Deux à trois heures de cours passaient très vite. Après quelques mots introductifs Kim Philby (à propos, il insistait pour qu'on le tutoie et qu'on l'appelle "Kim" ou le "camarade Kim") suivait une discussion animée, naturellement, en anglais . Ensuite, le Maître proposait d'envisager diverses situations opérationnelles qui étaient analysées. Par exemple, un agent de renseignements britannique essaie d'apprendre les fonctions authentiques d'un diplomate soviétique qui est arrivé dans le pays. Ou bien le Maître communiquait, au cours d'un entretien, un élément précieux de l'information, que l'agent de renseignement devait saisir et mettre à profit. A la fin de chaque leçon, les élèves étaient mouillés de sueur. L'importance du "Séminaire Philby" pour ses auditeurs était inestimable. Il inculquait non seulement l'intuition du chasseur, mais aussi la sagesse de la vie et l'ABC des contacts directs avec divers Britanniques. C'était aussi la possibilité unique en son genre de "délier la langue" et de s'entraîner à mener des entretiens avec un "véritable Britannique". Il est à remarquer que, contrairement à l'image stéréotypée de Kim Philby répandue en Occident, il apprenait à travailler non pas CONTRE la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, etc., mais en fournissant des connaissances sur ces pays.
Un événement important dans la vie intime de Philby se produisit en URSS; il tomba amoureux de Roufa Poukhova, employée d'un Institut de recherche de Moscou, qui est devenue sa femme. J'ai eu l'occasion de me rendre dans son appartement avec Claude Monique, auteur de l'"Histoire mondiale de l'espionnage". Une belle femme aux yeux clairs nous a chaleureusement accueillis et nous a raconté comment elle avait fait connaissance de Kim. Elle a parlé de leur intérêt pour la vie culturelle et sportive de Moscou, de leurs voyages à travers l'URSS, en Bulgarie, en RDA, en Tchécoslovaquie et à Cuba. Kim Philby a dit un jour à son ami bulgare Todor: "Ma vie intime est très heureuse, même plus heureuse qu'au moment où je t'ai rencontré la première fois".
En 1977, on lui a demandé de prendre la parole devant les dirigeants du service de renseignements soviétique. Le sténogramme de cette conférence est rendu public. Parlant de ce qui avait défini son choix Kim Philby a avoué qu'il était, depuis le temps de sa jeunesse, aux côtés des pauvres, des faibles et des déshérités dans leur opposition aux riches, aux puissants et aux gens sans scrupules. C'est en l'URSS qu'il a vu une force sociale et politique juste.