Le triangle Moscou-Tbilissi-Washington, est-il possible?

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par Dimitri Kossyrev, RIA-Novosti

Tout d'abord à Tbilissi, ensuite à Moscou, pour la première fois depuis ces derniers temps, s'est tenue une conversation directe, et non par téléphone, sur la coordination des diplomaties russe et américaine concernant la Géorgie.

Les chefs des diplomaties russe et américaine, respectivement Igor Ivanov et Colin Powell, se sont rencontrés, le week-end dernier, à Tbilissi, au cours de la cérémonie d'investiture du Président nouvellement élu de la Géorgie - Mikhaïl Saakachvili. Ensuite, Colin Powell part pour Moscou où il a des entretiens avec la direction russe sur plusieurs sujets, y compris la Géorgie.

L'opinion russe, tout d'ailleurs comme toute autre opinion publique, s'inspire souvent des réalités de la journée d'hier, réalités que les hommes politiques ne prennent plus en considération depuis longtemps. C'est justement ainsi que beaucoup de Russes interprètent les relations de leur propre pays avec l'Amérique en ce qui concerne la Géorgie. Le stéréotype s'y présente à peu près comme suit: les Américains ont arraché aux Russes la Géorgie, tout en y installant par un coup d'Etat "leur" marionnette au poste de Président et ce, pour accroître en Géorgie la présence militaire US. Quant à la Russie, elle s'oppose à son "expulsion" de la Géorgie, tout en affaiblissant ses nouveaux gouvernants par un appui accordé au séparatisme dans les autonomies géorgiennes - l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud et l'Adjarie.

Réfléchir ainsi signifie ne rien comprendre à la façon de penser de l'actuelle direction russe, ni à sa manière de répartir les priorités.

La première de ses priorités quant au Caucase dans son ensemble, c'est la sécurité. Tout le reste vient évidemment après. Une Géorgie en proie au chaos, une Géorgie au pouvoir faible, comme cela a été justement le cas sous l'ancien Président géorgien, Edouard Chevardnadzé, serait incontestablement une idéale base arrière pour le terrorisme international, une voie de transit depuis les pays du Proche-Orient vers la Tchétchénie et vice versa, chose que l'on a d'ailleurs observée en permanence depuis ces dernières années.

Comme RIA-Novosti en a été informée auprès d'un diplomate russe très haut placé, à partir justement de cette priorité, Moscou intervient invariablement et de son plein gré en faveur de l'intégrité territoriale de la Géorgie et n'y encourage en aucun cas le séparatisme, ce qui s'est manifesté aux négociations tant avec la direction de la Géorgie elle-même qu'avec celle de ses autonomies à Moscou, cet hiver. C'est notre position de principe non seulement parce que nous menons, nous aussi, en Tchétchénie une lutte pour sauvegarder l'intégrité territoriale de la Russie et devons, par conséquent, nous en tenir au même principe quand il s'agit d'autres pays. Mais aussi parce que si le séparatisme réussit à plonger la Géorgie dans la guerre et le chaos, ce qui y est déjà plus d'une fois arrivé depuis ces dernières années, le terrorisme international ne fera qu'y gagner.

Quoi qu'il en soit, dans un tel cas, a poursuivi le diplomate, ni la Russie ni l'Amérique ne pourront contrôler les événements au Caucase et seront, par conséquent, perdantes, toutes les deux.

Aussi, à présent, tant Moscou que Washington doivent-ils apprendre à bien comprendre l'identité de leurs intérêts en Géorgie et à ne pas entreprendre de démarches unilatéralistes, grosses de conséquences aussi dangereuses qu'imprévisibles.

C'est depuis longtemps que Moscou se préparait au départ de Chevardnadzé et n'ignorait sans doute pas que ce dernier serait remplacé par ces gens qui sont maintenant venus au pouvoir avec Mikhaïl Saakachvili à leur tête. Néanmoins, la Russie est effectivement mécontente des méthodes employées afin d'amener au pouvoir Mikhaïl Saakachvili. C'est que des "révolutions de velours" où la partie ayant perdu les élections contraint la partie gagnante à se retirer en retraite ne sont pas du tout démocratiques, mais aussi et surtout très dangereuses parce qu'elles ouvrent la voie à un nouveau arbitraire.

Rappelons que c'est justement la diplomatie russe qui a eu à démêler les conséquences du chaos qui avait commencé en Géorgie, fin novembre dernier, en menaçant de dégénérer à tout moment en heurts de masse. C'est nul autre que Igor Ivanov, qui a réussi à mettre à la table de négociations les leaders de l'opposition géorgienne, d'une part, et le Président Edouard Chevardnadzé, de l'autre, et à l'issue de ses efforts du chef de la diplomatie russe, la crise a, enfin, été désamorcée.

Quoi qu'il en soit, une autre évolution y aurait été tout aussi possible. Comme cela se passe, par exemple, en Irak qui se trouve de plus en plus plongé dans le chaos le plus total. Somme toute, l'Amérique devrait s'apercevoir que son comportement à l'étranger débouche trop souvent sur une catastrophe pour tel ou tel pays et ce, à cause sans doute du manque d'expérience ou même de l'idéalisme pur et simple des gens engagés dans le planning de la politique. Pourtant, c'est justement un tel comportement et pas tellement la présence militaire US qui crée les plus graves problèmes. Se peut-il tout simplement que les Américains aient besoin des leaders faibles à la tête d'un tel ou tel Etat, mais en Géorgie, par exemple, Moscou a déjà suffisamment observé une faible direction et ses effets négatifs.

Evoquant la présence militaire des Etats-Unis en Géorgie, il convient sans doute de rappeler une situation similaire en Asie Centrale en automne 2001. A l'époque, au lieu de s'y opposer, la direction russe avec Vladimir Poutine à sa tête a, en fait, énergiquement encouragé l'implantation de la présence militaire US en Asie Centrale, bien que mal de Russes, et en particulier de militaires, n'arrivent toujours pas à y croire. En effet, l'actuelle coexistence des bases militaires russes et américaines, sinon leur étroite cohabitation, en Asie Centrale est une réalité due à l'existence des menaces communes, et il n'est pas du tout obligatoire d'estimer qu'une base y est en train d'équilibrer l'autre, rien de tel.

Il n'en est pas moins vrai cependant qu'en ce qui concerne la Géorgie, la Russie mène des négociations sur le retrait de ses bases militaires de Batoumi et d'Akhalkalaki, négociations qui se sont suspendues pour cause des événements politiques vertigineux de cet hiver en Géorgie. Néanmoins, le dialogue avec la nouvelle direction géorgienne se poursuit si énergiquement (nulle part ailleurs, la diplomatie géorgienne ne s'est pas encore montrée aussi énergique que sur son volet russe) que ce processus ne manquera certes pas d'entrer tôt ou tard dans un cadre normal.

Reprenant le sujet de la coopération américano-russe en Géorgie, on a tout lieu d'y constater aussi l'identité des intérêts économiques de Washington et de Moscou. Toutes ces questions ont déjà été examinées par le passé par Moscou et Washington, en débouchant d'ailleurs sur la complète compréhension réciproque des parties. Ainsi, l'oléoduc Bakou-Ceyhan qui traverse le territoire de la Géorgie ne porte aucunement atteinte à l'économie russe, mais requiert, par contre, la stabilité en Tchétchénie et au Caucase tout entier. La Russie joue un rôle clé dans l'approvisionnement de la Géorgie en énergie, chose confirmée par les accords appropriés de RAO "EES Rossii" (Electricité de Russie) et de "Gazprom" avec le gouvernement géorgien. C'est le moteur même pour le développement de la Géorgie. Le commerce russe avec la Géorgie joue lui aussi le même rôle, en accusant cette année une hausse de 52,9%. Somme toute, n'importe quels investissements dans l'économie géorgienne profiteront avant tout à la Russie, voisine immédiate et partenaire de longue date de la Géorgie.

Comme l'a montré le premier mandat du Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, son administration a, en règle générale, le réflexe de la coopération avec tous les Etats du monde, tant proches que lointains, le savoir de percevoir avant tout les intérêts communs avec ces Etats au lieu d'insister sur d'éventuelles divergences. Cela se fait nettement voir dans le cas de la Géorgie.

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