Le rapport présenté par le ministre russe de la Défense Serguei Ivanov à la réunion annuelle de l'Académie des sciences militaires qui s'est tenue fin janvier à Moscou a retenu l'attention du public russe, car il contenait des remarques critiques adressées à l'état-major général.
Le ministre y a déclaré que la science militaire contemporaine russe étudiait insuffisamment les conflits et les guerres de notre époque, notamment l'expérience soviétique et américaine en Afghanistan, l'opération de l'OTAN en Yougoslavie et les deux guerres en Irak, ce qui est inadmissible.
La mentalité du commandement russe et des chefs d'états-majors militaires reste, pour l'essentiel, à un niveau tactique, estime Serguei Ivanov. Cette mentalité s'est formée au cours de l'opération antiterroriste en Tchétchénie, à laquelle ont participé de nombreux officiers de l'armée et où ils ont acquis une expérience inappréciable de direction des troupes au cours d'un conflit armé et d'interaction avec les autres structures de force.
Mais, bien que cette expérience soit utile, c'est loin du niveau qu'on est en doit d'attendre d'une armée moderne. La tâche des états-majors et des commandants est de préparer la mise en oeuvre d'opérations d'une autre envergure - aériennes, spatiales, navales et terrestres - ce qui exige une approche bien plus sérieuse.
Les Américains ont montré en Irak un exemple de commandement des troupes en régime de temps réel, la capacité de corriger rapidement et opportunément les erreurs commises dans la formation des unités. C'est ce qui leur a assuré une victoire remportée assez rapidement sur l'armée irakienne, a résumé Serguei Ivanov. Nous devons étudier inlassablement et développer cette expérience.
Comment? En répondant à cette question, il a émis l'idée de commencer par perfectionner les structures supérieures de direction de l'organisation militaire de l'Etat, notamment de l'état-major général.
Serguei Ivanov estime que l'état-major doit devenir le "cerveau de l'armée" non pas sur le papier, mais en substance. En même temps, selon le ministre de la Défense, l'état-major général doit se débarrasser des fonctions qu'il ne doit pas exercer et dont il a été surchargé ces dernières années: le recrutement de l'armée, la direction des services logistiques, le contrôle superflu d'opérations concrètes et de diverses activités courantes.
Par ailleurs, a fait remarquer le ministre, l'état-major général doit se fonder sur le principe immuable d'unité de commandement et d'unité de la direction militaire, dont la violation "engendre des intrigues et l'irresponsabilité pour la mission confiée".
Comme cela a été constaté par de nombreux observateurs, parlant de la violation du principe d'unité de commandement, le ministre de la Défense a cité un exemple datant de cent ans, lorsque le chef d'état-major général de l'armée russe avant la révolution était subordonné directement au pouvoir suprême et investi du droit de rendre compte directement à l'empereur, ce qui désorganisa l'activité du département de défense et discrédita l'idée raisonnable du partage des organes de direction militaire. Mais la récente histoire russe fournit un exemple semblable connu des experts militaires; c'est lorsque le chef d'état-major général rendait compte, en contournant son supérieur immédiat (le ministre de la Défense) au président qui assume, en même temps, les fonctions de Commandant suprême du pays ainsi qu'au Secrétaire du Conseil de sécurité, en provoquant des "heurts" entre les commandants en chef des armées. Agissant de cette façon, il imposait aux dirigeants du pays ses propositions assez douteuses, dont la mise en oeuvre, ensuite la correction des erreurs commises, avaient eu de graves conséquences militaro-politiques. Voilà ce que signifient les "intrigues et irresponsabilité".
Bien entendu, Serguei Ivanov ne voudrait pas que cela se produise pendant qu'il dirige le ministère de la Défense. Mais, selon de nombreux observateurs militaires, il est impossible de garantir l'inviolabilité du principe d'unité de commandement tant que le "facteur personnalité" de certains chefs militaires n'est pas neutralisé dans le système de direction des états-majors des armées russes. Autrement dit, la direction d'un corps aussi complexe que l'Armée peut être comparée à la direction d'un immense orchestre. Comme on le sait, il n'est dirigé que par le chef d'orchestre.