Les Juifs russes figures indissociables de la Russie

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par Marianna Belenkaia, commentatrice politique de RIA-Novosti

Les traditions et coutumes de la communauté juive qui s'étaient formées au cours des siècles ont entièrement disparu en Russie à l'époque du pouvoir soviétique. La renaissance et le développement d'une communauté juive prendront du temps, mais ce processus est d'ores et déjà engagé, ce qui reflète éloquemment les changements politiques et économiques qui surviennent en Russie actuellement.

Au début des années 1990, les organisations juives internationales, notamment l'organisation "Joint", ont beaucoup contribué à la vie de la communauté juive de Russie. Mais, selon Iouri Raskine, vice-président exécutif du Congrès juif russe (CJR), Directeur général de la Société anonyme "Avers-Media", à partir du milieu des années 1990, la vie de la communauté est organisée, pour l'essentiel, grâce aux efforts financiers et organisationnels des Juifs de Russie. De 1996 à 2003, rien que le CJR a recueilli et distribué en Russie plus de 70 millions de dollars, somme énorme en considération de la réalité russe.

La vie de la communauté juive de Russie est organisée, pour l'essentiel, par deux structures importantes: le CJR et la Fédération des communautés juives de Russie (FCJR).

Le président du CJR, Evgueni Satanovski, président du groupe "Ariel" et de l'Institut d'étude d'Israël et du Proche-Orient, a expliqué, au cours d'un entretien avec la commentatrice de RIA-Novosti, la différence entre ces deux organisations:

"Le Congrès juif russe, système édifié par les Juifs de Russie sur le sol russe, repose sur l'idée de Vladimir Goussinski, son premier président, de réunir toutes les organisations juives du pays autour d'une même table.

La FCJR est le projet juif de Boris Berezovski. Les sponsors de la FCJR sont les successeurs du groupe de Berezovski et de ses partenaires, dont les plus importants sont Lev Levaiev, Roman Abramovitch et Arkadi Gaïdamak. Ce dernier est une des figures les plus imposantes, bien que non publiques, du monde des affaires juif russophone. Sa contribution personnelle aux programmes juifs est bien plus élevée que celles d'un grand nombre de ceux qui se positionnent ouvertement dans le monde juif. Lev Levaiev, orienté vers le mouvement HABAD et les Juifs de Boukhara, est habitué à travailler seul. Il en va autrement de Roman Abramovitch, figure forte et brillante de réputation mondiale.

Le caractère de clan du business juif cultivé par la FCJR plonge ces racines dans les moeurs religieuses du Moyen Age. Dans le cadre de la tradition historique juive, on a la tentation de dire: "Je suis Juif proche du pouvoir, sois à mes cotés et je t'assurerai des revenus". C'était le cas il y a mille ans, il y a cent ans, et cela a toujours mal fini. Le copain juif était remplacé par une autre personne, il perdait tout, et toute la communauté en souffrait. Une autre tradition prévaut au sein du CJR; dans le cadre de cette organisation l'homme d'affaires répond lui-même de son business. La communauté peut le soutenir dans ses affaires, mais cela ne signifie pas qu'il prend des engagements féodaux de clan. Dans le cadre de cette communauté, vous comprendrez, entre autres, les raisons pour lesquelles il faut gagner et dépenser de l'argent. Le dépenser non seulement pour soi-même et ses proches, mais aussi pour ceux qui ne peuvent pas gagner leur vie. C'est le principe de la bienfaisance juive et la justification morale de l'existence de l'homme d'affaires devant son entourage".

"Pour le moment, la tradition de consacrer une dîme des revenus à la bienfaisance ne s'est pas encore enracinée dans le monde des affaires juif", a fait remarquer Iouri Raskine. C'est pourquoi il a eu l'idée de créer, auprès du Congrès juif russe, le business-club "Congressmen". Les membres de ce club peuvent bénéficier de services, par exemple, de consultations et de soutien.

Les problèmes urgents de l'économie russe actuelle sont examinés aux réunions du club, auxquelles participent des spécialistes de haut niveau issus de l'exécutif fédéral et local (Moscou), des représentants du pouvoir législatif, et des juristes et économistes en vue.

Le club "Congressmen", dont font partie aujourd'hui les représentants de plus de cent corporations et grandes et moyennes entreprises, est un lieu idéal pour les contacts informels. Les cotisations sont consacrées à la bienfaisance et aux programmes du club.

Comme l'a fait remarquer Grigori Altchouler, président de la VIP-banque, au cours d'un entretien avec la commentatrice de RIA-Novosti, ce club est un élément important de la vie de la communauté. Le président de la compagnie DealMore, Leonid Guilman, a confirmé que, grâce à ce club, de nombreux hommes d'affaires qui ne connaissent pas les traditions juives s'initient à la culture et à l'histoire de leur peuple.

Les hommes d'affaires souhaitent que leurs enfants, à la différence d'eux-mêmes qui ont grandi à l'époque soviétique, soient fiers de leurs racines, connaissent les traditions de leurs ancêtres et ressentent leur appartenance au peuple juif tout en se sentant citoyens à part entière de la Russie. Ce souhait est l'une des raisons principales pour lesquelles ils versent leur argent à la communauté.

Mais ils ont tous souligné que le club "Congressmen" était ouvert aux gens de toutes les nationalités et que n'importe quelle personne ou compagnie pouvaient y adhérer. De plus, les membres du club font partie d'autres associations d'hommes d'affaires, ils accomplissent des actions de bienfaisance en dehors de leur communauté.

Au printemps 2003, la FCJR a créé le club "Ocher", pour l'essentiel, pour les représentants des petites et moyennes entreprises (PME). Le club compte actuellement environ 700 membres. Selon ses organisateurs, ce club permet aux hommes d'affaires qui travaillent dans divers secteurs de l'économie en Russie et à l'étranger de lier contacts, en les aidant à réaliser leurs idées et à établir des contacts utiles avec des partenaires potentiels.

Les hommes d'affaires juifs sont très différents: les uns se rendent compte de leur responsabilité devant la communauté juive, d'autres n'y ont jamais pensé. D'autres encore ne se considèrent pas comme Juifs, par exemple, Boris Berezovski qui s'est converti à la religion orthodoxe et Mikhail Khodorkovski qui a maintes fois répété qu'il était "Russe aux racines juives".

Mais le fait est que, pour les antisémites, ils seront toujours Juifs. C'est pourquoi la communauté juive de Russie suit avec anxiété tout ce qui concerne ces gens, et craint que cela ne se répercute négativement sur son sort.

Evgueni Satanovski explique: "La tragédie personnelle de Mikhail Khodorkovski et sa tragédie en tant qu'homme d'affaires n'est pas un problème spécifique de la communauté juive du pays, à laquelle il n'a jamais participé, mais le fait est que "l'affaire IOUKOS" peut être un prétexte pour un regain de l'antisémitisme en Russie".

De l'avis du président du CJR, "le caractère spécifique des rapports entre l'Etat et Mikhail Khodorkovski, et certains autres oligarques, réside dans le fait qu'ils sont liés aux dirigeants du pays par les engagements pris à l'égard de la stratégie nationale de développement, engagements qu'ils doivent respecter, puisqu'ils sont oligarques. S'ils violent ces engagements, l'Etat complique leur activité. C'est ce qui explique plusieurs conflits qui ont éclaté entre les oligarques et le pouvoir, ainsi que l'émigration de certains d'entre eux".

La définition officielle du mot "oligarchie" comme groupe qui possède les monopoles industriels et bancaires et qui prédomine, en fait, la vie économique et politique du pays ne convient pas à la Russie, du moins dans sa deuxième partie. Cependant de nombreuses personnes ne consultent pas le dictionnaire avant d'employer le mot "oligarque" et attribuent cette étiquette à tous ceux qui possèdent de grandes fortunes. Aujourd'hui, ce mot retentit comme une injure en Russie. Mais "la plupart de ceux qui sont considérés comme oligarques sont des hommes d'affaires intelligents, travailleurs et talentueux qui ont pu faire de l'argent. Comment? - il convient de l'établir dans chaque cas concret", estime Iouri Raskine.

"Le business non criminel est l'une des règles strictes du club "Congressmen". Cela ne signifie pas que l'homme d'affaires est un chérubin, mais le monde des affaires russe en général, et juif en particulier, estime que l'Occident a tort de considérer tous les citoyens russes possédant une grande fortune liés à la mafia russe. La réputation à l'intérieur même du monde des affaires est un facteur déterminant.

Le transfert, dans les années 1990, d'une part immense des biens publics entre les mains de quelques managers talentueux proches du pouvoir devenus aujourd'hui propriétaires de ces biens mais qui au départ géraient ces biens au nom de l'Etat, a engendré le groupe des oligarques. L'apparition de ces gens à l'avenir n'est pas exclu, mais pas dans le secteur pétrolier où toutes les ressources principales sont déjà partagées et où les joueurs sont connus pour les années à venir".

"Les immenses fortunes qui s'étaient concentrées entre les mains des oligarques dans les années 1990 et qui provenaient, au début, de l'exportation des matières premières, se diversifient aujourd'hui, car le marché de consommation se développe rapidement en Russie, en premier lieu, en raison de la consommation nationale. La conjoncture mondiale des prix des matières premières et du rapport entre les monnaies nationales favorisent l'essor de l'économie russe et son passage à la phase postindustrielle".

De l'avis de Grigori Altchouler, il est bien plus intéressant de faire du business en Russie qu'en Occident, où tout est déjà fait.

Cet avis est partagé par Leonid Guilman, président de la compagnie DealMore, qui avait émigré en 1989 aux Etats-Unis, mais qui est revenu il y a quelques années à Moscou, en comprenant que bien des possibilités y restaient inexplorées. Si le grand business est déjà partagé en Russie, par contre, à la différence de l'Occident, les affaires ne manquent pas dans le secteur des PME.

Grigori Altchouler, président de la VIP-banque, n'a pas quitté la Russie et a connu, avec tout le pays, toutes les étapes du développement de l'économie russe. Il est entré dans le monde des affaires après avoir assumé, à l'époque soviétique, les fonctions bien rémunérées de chef de service d'une usine de Moscou et s'est consacré, en 1992, à l'activité financière. Le président de la banque se souvient qu'à l'âge de 45 ans il avait du mal à repartir à zéro et à apprendre aux côtés des jeunes. Mais, pour survivre dans les conditions nouvelles, il a fallu apprendre à changer avec le pays. En 1992, rares étaient ceux en Russie qui avaient affaire aux rapports financiers, aux opérations de change et, d'ailleurs, pratiquement personne n'avait tenu les devises en mains. Aujourd'hui, le cours du dollar intéresse même les retraités. Quant aux hommes d'affaires qui ont réussi à tenir bon au cours de ces 12 années difficiles, ils travaillent aujourd'hui non pas pour accumuler toujours plus d'argent ou pour prouver quelque chose aux d'autres, mais parce que le business est un état d'âme.

A présent, lorsqu'il n'y a pas de restrictions pour les citoyens d'origine juive, ils travaillent dans tous les domaines de la vie économique et sociale du pays.

L'antisémitisme de l'époque soviétique au niveau de l'Etat a disparu, constate Evgueni Satanovski. "Il y a des antisémites à tous les échelons du pouvoir, mais ils sont contraints de se résigner à la présence des Juifs. Vladimir Poutine est un sémitophile, il a une attitude chaleureuse envers Israël, bien qu'il soit pragmatique. Parmi ses amis et compagnons, il y a beaucoup de Juifs".

"Les Juifs font partie de l'élite de la nouvelle Russie à tous les échelons du pouvoir", a ajouté le président du CJR. "Ce sont de hauts fonctionnaires comme le vice-premier ministre de Moscou Vladimir Ressine, le ministre de l'Energie Igor Ioussoufov, le premier vice-ministre des rapports patrimoniaux Alexandre Braverman, le vice-ministre du Développement économique et du Commerce Arkadi Dvorkovitch. Ce sont les dirigeants de grandes compagnies d'Etat: le président de la Société par actions "Transneft" Semen Vainchtok, les vice-présidents du conseil d'administration de RAO "EES de Russie" (Electricité de Russie) Andrei Rappoport, Léonid Melamed, Iakov Ourinson. Ce sont les propriétaires des empires industriels, financiers et commerciaux: le président du Conseil des directeurs du consortium "Alfa-Groupe" Mikhail Fridman, le Directeur exécutif de la "TNK-VR" Guerman Khan, le président du groupe "Alfa-Bank" Piotr Aven, le président du Conseil des Directeurs de la Société par actions "Wimm-Bill-Dann" David Iakobachvili. Enfin, c'est un nombre considérable d'entrepreneurs et de financiers, dont les banques et les corporations occuperaient une digne place dans n'importe quel pays. Ils ne sont pas largement connus à l'étranger, car ils travaillent en Russie".

Ces hommes d'affaires n'ont pas l'intention de quitter la Russie et ils sont fiers de faire partie de la communauté juive. Les Juifs de Russie sont entièrement intégrés dans l'économie russe et sa vie sociale, la majorité d'entre eux ont été élevés selon les traditions de l'intelligentsia russe, de la culture russe. Ils ne se représentent pas la vie et le business sans ce pays où ils ont fait preuve de leurs capacités et où ils ont eu la possibilité de conserver leur identité ethnique.

Ils participent activement à la mise en oeuvre de la politique de l'Etat sur la responsabilité sociale des hommes d'affaires. Par exemple, Alfa-bank est membre du Conseil de tutelle du Bolchoï, elle aide les enfants talentueux des familles peu aisées, TNK-VR finance plusieurs clubs sportifs et sections sportives pour enfants, elle parraine plusieurs orphelinats. En août 2003, la compagnie "Transneft" a été l'un des sponsors du festival de l'art russe à Cannes, etc. Ces compagnies allouent des sommes à la restauration de monuments culturels et architecturaux: que ce soient église orthodoxe ou synagogue, car ce sont des compagnies russes et leurs dirigeants, quelle que soit leur appartenance ethnique, sont des citoyens russes. Plus grands sont leurs succès remportés dans leurs affaires, plus grande sera leur contribution au développement de la société russe, y compris de la communauté juive.

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