Le monde russe : l'icône et l'ornement

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Anatoli Korolev, commentateur politique de RIA-Novosti

Question des questions de la civilisation russe : où en sera-t-elle dans un éventuel face-à-face entre la civilisation occidentale et l'islam? La Russie, sera-t-elle une des parties en présence ? Notre dialogue avec l'Orient, est-ce la paix ou la guerre ?

L'histoire donne une multitude de réponses à cette question.

Le voisinage géographique de la jeune Russie avec l'immense monde de l'Asie centrale engendra une série de guerres acharnées entre elle et la Horde d'or.

Dans un premier temps, les Russes furent ravis par les armes des nomades : cottes de mailles, arcs, flèches, petits glaives. Puis ils furent envoûtés par leur tolérance religieuse. A la fin du XIIIe siècle la Russie tomba sous le joug mongol pour près de deux cents ans, mais les nomades sauvages ne touchèrent ni aux églises, ni aux monastères. Il est vrai que la Horde s'islamisa seulement au XIVe siècle, vers la fin de sa domination sur la Russie. Quoi qu'il en soit, cette "rencontre" avec l'Orient fut pour un pays conquis une leçon de férocité et d'implacabilité, mais aussi, surprise, de tolérance l'égard de la foi, de la culture et des moeurs d'autrui.

La Russie suivit cet exemple après la disparition de la Horde d'Or, lançant à son tour une marche longue de plusieurs siècles sur l'Orient, d'abord contre Kazan, puis contre la Turquie et le Caucase, enfin contre toute l'Asie centrale.

Des millions de Musulmans devinrent alors sujets de l'Empire russe, mais cela ne lui servit pourtant pas de prétexte pour une christianisation forcée de ses possessions orientales. Catherine II la Grande fut l'une de ceux qui donnèrent ce signal de loyauté, ordonnant en 1787 de publier le texte du Coran en arabe. Sur fond de guerres sanglantes menées à l'époque contre la Turquie, ce geste de la "grande tentatrice des esprits" ne manqua pas d'efficacité !

Certes, l'icône russe et l'ornement oriental sont toujours en désaccord. Le Coran interdit d'utiliser pour la prière des images, quelle qu'en soit la nature : Dieu, pour les musulmans, n'a pas d'image et, de leur avis, les tentatives de le représenter soit comme un vieillard assis sur des nuages, soit comme un jeune homme crucifié sont naïves et ridicules. Et seul le fin ornement sur la Parole divine est, pour le musulman, une allusion à la présence d'Allah. Et pourtant, le pont entre l'islam et la Russie fut jeté et ce pont était la culture russe. Celle-ci est synthétique. L'islam bien que discret y est présent. Pouchkine fut le premier à avoir introduit l'Orient exquis dans l'âme russe, et la première oeuvre de son jeune génie, "Rouslan et Lioudmila", naquît sous l'impact de l'Orient. Dans l'oeuvre pouckinienne, la neige rencontra les étoiles de la nuit arabe. Après Pouchkine, la mode de la Crimée musulmane, du Caucase et de tout "autre" Orient coula dans les veines de la poésie russe et, à travers Lermontov, les arabesques de Gogol et la prose caucasienne de Tolstoï atteignit le XXe siècle, jusqu'à Nikolaï Goumilev, qui partit à la recherche de son Orient à lui dans l'Afrique musulmane.

Les églises à pyramides, dont certains éléments rappellent les habitations de feutre des nomades, virent le jour en Russie après ses contacts avec la Horde. A la fin du XIXe siècle, l'esprit des ornements orientaux se fit sentir dans les façades de nombreux bâtiments de Moscou. Vrubel, ce peintre de génie, consacre, à cette même époque, ses meilleures toiles aux beaux démons de l'Orient. L'imagerie islamique se sentait dans la vie, dans les ballets russes de Diaghilev, dans le dessin journalistique. Mais c'est bien la musique russe qui devint le principal trophée de l'Orient et les perles de la musique symphonique et d'opéra - Shéhérazade, de Rimski-Korsakov, Le Prince Igor, de Borodine, les mélodies de Balakirev - sont enfilées sur l'ornement. Au XXe siècle, le délice oriental fut repris par le génie de Stravinski.

Et dans la Russie d'aujourd'hui, l'Univers islamique, en puissant flux de beauté, se jette dans la culture russe.

L'exemple le plus éclatant est l'oeuvre de l'écrivain de langue russe Timour Zoulfikarov, un des prétendants au Prix Nobel de littérature. S'il en devient lauréat, ce serait un événement en Russie et dans le monde musulman. La langue russe est dénuée de la rigueur propre aux règles de l'iconographie, elle est puissante, exigeante et décontractée, l'énergie qu'elle recèle suffit pour transmettre le tempérament islamique mais sa finesse reproduira facilement les ornements extrêmement fins des humeurs.

Même la guerre tchétchène a permis aux Russes de créer quelques oeuvres éclatantes.

Ce sont, d'abord, deux films, "La Guerre", d'Alexeï Balobanov, et "Musulman", de Valeri Zolotoukha. Une guerre, dans ces deux oeuvres, devient un prétexte pour réfléchir à la prédestination suprême d'un peuple orthodoxe et de son frère islamique dans la vie terrestre. Cette prédestination est bien une harmonie, une vie au nom de la création. C'est comme le châssis argenté et finement ciselé qui entoure l'icône de la Mère de Dieu.

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