Les Etats-Unis promettent de remettre la gestion de l'Irak entre les mains des Irakiens d'ici au 1-er juillet 2004. Toutefois, aujourd'hui il est impossible d'affirmer que la transmission du pouvoir se fera à la date indiquée, si jamais elle a lieu. En cas de brusque dégradation de la situation sécuritaire en Irak les Américains pourraient revenir sur leur promesse.
Au demeurant, un autre cas de figure est possible. Si le relèvement de l'Irak continue de marquer le pas et si la résistance dépasse un certain niveau de tolérance, alors les Etats-Unis pourraient abandonner le territoire de ce pays après avoir remis le pouvoir aux Irakiens en qui ils ont confiance. Cette solution ressemblerait fort au retrait des troupes soviétiques de l'Afghanistan de l'ère Najibullah, le sort ultérieur de ce dernier étant notoirement connu.
A l'heure qu'il est la situation en Irak ne se présente pas sous le meilleur des jours pour les Américains, ni même pour les Irakiens d'ailleurs.
L'arrestation de Saddam Hussein n'a pas du tout mis un terme à la résistance. Ce qui est bien naturel du moment que celle-ci n'est pas dirigée depuis un seul centre et qu'il convient de ne pas amplifier le rôle joué dans son organisation par l'ex-président et le parti Baas (Renaissance). Il est impossible de savoir dans chaque cas pris séparément si les Américains et les Britanniques ont eu affaire à des restes du régime baasiste ou encore à des fanatiques religieux, des formations tribales, des bandits, des groupes d'Irakiens soucieux de venger personnellement ou collectivement la mort de parents.
Pour les simples Irakiens, l'absence d'un pouvoir implacable, redouté de la population, est non pas un bien mais un mal qui leur permet de ne pas craindre les forces d'occupation. D'où l'inéluctabilité de l'extension de la résistance à la présence étrangère en Irak. Plus rapidement des organes locaux du pouvoir seront mis en place et plus vite la résistance revêtira un caractère organisé.
Aux yeux de la majorité écrasante des Irakiens les forces coalisées sont des occupants. Même les dirigeants irakiens qui sympathisent avec les Américains et les Britanniques n'entendent pas vivre indéfiniment sur leur propre sol en qualité de protégés.
Le pouvoir qui sera attribué à des politiques irakiens quels qu'ils soient placés sous le patronage d'une présence militaire américaine, japonaise ou polonaise ne sera jamais légitime pour les Irakiens.
La situation n'évoluera pas d'un iota même si le processus de règlement politique a lieu sous l'égide de l'ONU, et ce ne serait-ce que parce que les possibilités réelles de cette organisation sont assez limitées. D'autre part, Washington s'opposerait par tous les moyens à l'extension du rôle de l'ONU en Irak car les Etats-Unis sont loin d'être sur l'avant-scène dans la structure de cette organisation où toutes les décisions dépendent de l'opinion de pays tiers, c'est-à-dire du monde islamique. Or, les Américains n'ont naturellement pas l'intention de se plier à ces décisions.
Le scepticisme des Américains et aussi le désir manifeste des leaders chiites d'impliquer l'ONU dans les problèmes de l'Irak révèlent le rôle réel joué par cette organisation dans ce pays.
La faiblesse de l'ONU permettra aux leaders locaux d'agir comme bon leur semble tout en restant formellement sous protection internationale et sans permettre à quiconque d'intervenir dans leurs conflits internes.
Les Chiites espèrent également que l'ONU soutiendra l'idée de tenir des élections directes en Irak. Cependant, si les Chiites insistent sur ce mode de scrutin, c'est uniquement dans leur propre intérêt et non pas par souci de respecter les principes démocratiques. En effet, constituant la majorité de la population, ils seraient en mesure d'assurer la victoire des partis les représentant.
Cette revendication des Chiites de tenir des élections directes pose problème aux Américains. Et pas du tout en raison de la foule de difficultés organisationnelles qu'ils prétendent que cela soulèverait au moment présent, ce qui est d'ailleurs la version officielle avancée. Non, la véritable raison c'est que dans les pays du Proche-Orient et de l'Afrique Noire les élections directes au scrutin secret ont pour résultat non pas de faire triompher la démocratie et respecter les droits des minorités au sein des organes représentatifs du pouvoir, mais de faire accéder à la direction des affaires la communauté la plus nombreuse et la plus agressive, les Chiites dans le cas présent. Les vainqueurs utilisent immédiatement les possibilités nouvellement acquises, y compris pour éliminer physiquement leurs adversaires.
Ce n'est pas un hasard si Saddam Hussein avait recouru à des méthodes dictatoriales pour maintenir son pouvoir sur le pays. Tout scrutin secret en Irak conduirait inévitablement à la destruction du fragile équilibre ethno-confessionnel dans les structures du pouvoir de ce pays.
Il serait vain d'escompter que les Chiites renoncent à cette première chance historique d'accéder au pouvoir en Irak. (Jusqu'ici l'Irak était gouverné par les Sunnites). Il est également évident que les revendications des Chiites ne seront pas satisfaites. C'est la raison pour laquelle il faut s'attendre soit à des manifestations chiites massives contre les forces coalisées, soit au déclenchement en Irak d'une guerre civile dont les signes annonciateurs sont d'ores et déjà visibles. Les affrontements entre Kurdes et Turcomans, Kurdes et Arabes se multiplient, les problèmes s'accumulent dans les rapports des Chiites avec les Sunnites et les chrétiens.
Il ne faudrait pas non plus oublier que derrière les Chiites irakiens il y a l'Iran. Une intervention militaire de Téhéran dans un affrontement entre la coalition anglo-américaine et les Chiites est pratiquement impossible parce qu'actuellement les dirigeants iraniens sont surtout préoccupés par des problèmes internes et ne sont pas enclins à une confrontation ouverte avec Washington. Toutefois, l'Iran est à même d'accorder aux Chiites irakiens une aide morale et même un soutien économique, ce qui mettrait une grosse épine dans le pied de la coalition.
L'évolution actuelle des événements en Irak avait été envisagée par bon nombre d'experts qui l'avaient évoquée à plusieurs reprises avec les responsables de l'administration américaine. Seulement le hic, c'est que de nombreux politiques américains avaient une vision qui était loin de correspondre à la réalité.
La situation en Irak aurait pu rester stable si Saddam Hussein avait été écarté du pouvoir avec maintien en place de l'élite dirigeante. L'erreur première des Américains est de ne pas avoir conservé le pouvoir fort qui existait en Irak et aussi de ne pas en représenter un. Ils ont essayé d'implanter en Irak, un pays non préparé à ce genre d'expérience, un modèle d'organisation politique qui avait été conçu à des milliers de kilomètres de là et à une autre époque historique.
Les mécanismes occidentaux ne fonctionnent pas en Orient. C'est un peu comme si les méthodes d'un supermarché étaient appliquées dans le contexte du bazar politique oriental.
La campagne irakienne des Etats-Unis aurait pu s'achever sur un succès s'ils avaient réussi à établir un contrôle rigoureux et durable sur ce pays. Pendant une période suffisante pour que se forme en Irak une nouvelle génération de politiques tournés vers les Américains, de politiques qui ne se souviendront pas de Saddam Hussein. C'est seulement après que le pouvoir pourrait être remis aux Irakiens.
Toutefois il est fort peu probable que les Etats-Unis soient en mesure d'imposer une occupation de ce genre pendant une période prolongée parce que les grands moyens d'information font inévitablement beaucoup de battage autour des difficultés et des pertes importantes infligées aux troupes de la coalition.
On ne sait pas non plus comment l'opinion américaine, qui a pris conscience de sa force depuis l'époque du Vietnam, réagira à la multiplication des communiqués alarmants en provenance de l'Irak. Car la liste des militaires tués va inévitablement s'allonger de plus en plus vite.
Par ailleurs, l'opinion publique des pays occidentaux est mise en effervescence par les informations selon lesquelles au lieu d'apporter la démocratie promise en Irak les Américains n'ont fait que maintenir en place le système de pouvoir hérité de Saddam Hussein. Ce sont là autant d'obstacles qui empêcheront les Etats-Unis d'appliquer une politique rigide en Irak, la seule politique à même de normaliser la situation.
Aujourd'hui le pouvoir au Proche-Orient ne peut être fondé que sur un autoritarisme, modéré ou implacable, qui aura l'image d'un pouvoir totalitaire et d'une théocratie religieuse. Mais dans tous les cas ce devra être un autoritarisme.
Le plus probable, c'est que les Etats-Unis auraient tout intérêt à voir arriver au pouvoir en Irak un nouveau Saddam Hussein, qui serait ouvertement tourné vers l'Occident mais en veillant à ne pas froisser les sentiments anti-occidentaux de la majorité de ses concitoyens.