Le Forum économique mondial qui achève ses travaux à Davos, en Suisse, a depuis quatre ans déjà un sosie. C'est le Forum social mondial, appelé à partir de cette année Sommet social mondial, conçu dès le début par ses fondateurs batailleurs comme une alternative au Forum de Davos, à juger ne serait-ce que par son seul nom. Les deux rassemblements se tiennent presque en même temps.
Cette année Anti-Davos ne s'est pas réuni à Porto-Allegre, au Brésil, comme pendant les trois années précédentes, mais dans la grande ville indienne de Mumbay, plus connue de l'humanité de son ancien nom de Bombay. Tout comme avant, c'était une action grandiose : on attendait soixante-quinze mille personnes des quatre coins du monde, il en est arrivé cent mille.
Si le Forum de Davos se déroule dans un site de montagne éloigné des grands chemins et bien gardé, celui de Mumbay est, au contraire, ouvert à quiconque veut y venir. La participation au premier est conditionnée par une cotisation énorme, c'est un rendez-vous de nantis. Ceux qui viennent à Mumbay ne sont pas riches, ils couchent souvent à la belle étoile ou dans des cités de tente et organisent une sorte de carnaval international bariolé à l'échelle de la ville entière.
Ce qui s'est passé cette année à Mumbay ne se laisse pas décrire en principe. Parce qu'il s'agit de deux centaines d'actions simultanées par jour, de concerts aux discussions. Les thèmes majeurs sont, cette fois, les conséquences des deux dernières guerres déclenchées par l'Amérique (en Afghanistan et en Irak) et la nécessité de coordonner les mouvements en faveur de la paix. Parallèlement, des discussions se sont déroulées sur les problèmes du racisme et des préjugés raciaux, de la mondialisation et de manipulation des grands moyens d'information, du fondamentalisme religieux, etc.
De même, il est impossible de décrire le résultat des deux forums. En principe, toute rencontre ou conférence globale est une fabrique d'idées, un thermomètre pour mesurer la température du monde. De deux mondes dans notre cas parce que l'existence de Davos et d'Anti-Davos reflète la division profonde de l'humanité. Davos est le forum du "milliard d'or"', du cinquième de l'humanité qui produit et contrôle la majeure partie des richesses planétaires. Mumbay est la rencontre du reste de l'humanité. Là, sous le mot d'ordre "Un monde différent est possible", sont élaborées une autre pensée économique, une autre politique, une autre vision du monde. Des dizaines de pays y envoient leurs délégués. C'est sérieux.
Le monde qui s'aligne sur Davos trouve de bon ton de négliger son opposant qu'il traite d'attroupement annuel d'altermondialistes, d'idéalistes, de voyous scandaleux... En fait, il néglige les pauvres. On peut trouver dans les médias "mondialisés" des reportages sténographiés ou peu s'en faut sur ce qui se passe à Davos et presque rien sur les rencontres anciennes de Porto-Allegre et sur celle, actuelle, de Mumbay.
Ils font erreur. Ne serait-ce que pour cette simple raison que pour les autres quatre milliards la situation est contraire. Leurs médias commentent en détail Anti-Davos parce qu'ils considèrent ce forum comme le leur. Les personnalités qui viennent au forum alternatif, dont des Prix Nobel, des hommes politiques, des économistes, des idéologues, ne sont pas moins connus dans cet autre monde que ceux qui discutent à Davos.
Le "milliard d'or", malgré sa richesse ou plutôt à cause d'elle, se sent justement être une île dans l'océan de la pauvreté. Cette structure du monde est extrêmement dangereuse. Tout ce que l'on appelle les nouveaux défis, dont le terrorisme, les épidémies et bien d'autres choses, n'est pas le résultat de la collision entre le christianisme et l'islam mais du fait que les quatre cinquièmes restantes de l'humanité ont une vie beaucoup trop au-dessous de celle de cette cinquième partie et cherchent une issue de leur situation. Méconnaître ce fait et se moquer des "altermondialistes de Porto-Allegre" c'est faire preuve d'un dangereux manque de clairvoyance.
Parce que, entre autres, certains des pays qui se sont rangés du côté d'Anti-Davos s'apprêtent déjà à conquérir les positions clefs dans le monde de demain. Le Brésil où le Sommet social mondial a vu le jour est le géant d'après-demain. L'Inde qui a reçu cette année le Forum des altermondialistes est le géant de demain. On sait qu'à l'horizon de 2050, elle aura laissé derrière elle les Etats-Unis pour le potentiel économique et que la Chine, qui, elle aussi, traite Anti-Davos avec respect et dont les médias relatent en détail ses réunions, le fera un peu avant l'Inde. Cette réalité n'est plus trop contestée par personne. Mais ce qui importe le plus c'est que même les gens qui se rassemblent à Davos le savent bien et en tiennent compte dans leurs projets à long terme.
Autant dire qu'un "autre monde" est non seulement possible mais inévitable. Aujourd'hui, à leurs sommets sociaux, les futurs maîtres du monde veulent se faire entendre par ses maîtres actuels, les veinards du "milliard d'or". Peut-être même que le dialogue des "deux Davos" serait-il l'éventualité la plus raisonnable.