Les Soyouz sont incontournables

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par Youri Zaïtsev, RIA Novosti

Grâce à des fuites savamment organisées par la Maison-Blanche, la quasi totalité des points essentiels du "discours spatial" de George W.Bush étaient tombés dans le domaine public une semaine avant l'intervention présidentielle. Les nouveaux projets américains de conquête spatiale étant activement commentés aussi bien par des personnalités officielles que par des experts indépendants, cela a permis de corriger en conséquence le discours du président. Ainsi, George W.Bush avait initialement l'intention de faire l'impasse sur la Station spatiale internationale (ISS), un projet impopulaire pour l'administration américaine en raison de son coût trop élevé. Les experts pensaient même que l'Amérique sortirait du projet ISS comme elle était sortie du Protocole de Kyoto et du projet international de réacteur thermonucléaire. Cependant, après cela il aurait été très difficile d'entraîner les partenaires actuels dans le cadre de l'ISS dans un nouveau projet encore plus grandiose. C'est pourquoi dans son discours George W.Bush s'est employé au contraire à appuyer ce programme en déclarant que cette station permettrait d'étudier tous les problèmes médicaux afférents aux vols prolongés vers d'autres planètes. "Notre objectif est d'achever l'assemblage de la Station spatiale internationale d'ici à 2010. Nous terminerons ce que nous avons commencé, nous remplirons nos engagements vis-à-vis de nos quinze partenaires internationaux".

Rappelons qu'au mois de mars 2001 George W.Bush en personne avait sensiblement réduit le financement du projet ISS. A l'époque, il le considérait par trop ambitieux, voyait en lui une source de gaspillage de moyens qui, selon lui, manquaient tellement pour le programme de défense antimissile. Le président américain avait ordonné de réduire de deux fois le financement du projet et de liquider dans les cinq ans les cinq milliards de dollars d'excédents de dépenses découverts en 2001.

Le second coup, bien plus terrible celui-là, avait été porté à l'ISS suite à l'accident survenu à la navette Columbia. Certes, cette catastrophe n'était pas liée au programme ISS, elle avait néanmoins cloué au sol tout le parc de shuttle.

Selon le dernier calendrier, l'assemblage de l'ISS doit être achevé en janvier 2008. Etant que ce planning avait été élaboré avant l'accident de Columbia, maintenant il doit être remanié. Après la tragédie de Challenger les vols des navettes spatiales américaines avaient été suspendus pendant 32 mois. Il est peu probable que cette fois la pause soit moins longue. Il ressort d'un rapport du Département des estimations technologiques du Congrès des Etats-Unis que "... le taux de probabilité de perte d'une autre shuttle est de 50/50..." L'administration Bush prendra-t-elle un tel risque avant la présidentielle? Non, bien sûr.

D'ailleurs, le volume des travaux à réaliser pour la reprise des vols rend celle-ci impossible avant fin septembre-début octobre 2004. Au demeurant, ce premier lancement aura pour mission non pas de desservir la station mais de contrôler l'efficience des mesures prises pour garantir la sécurité des vols. En gros, cela signifie que la promesse du président américain d'achever l'assemblage de l'ISS en 2010 ne pourra être tenue que théoriquement. Force est de rappeler ici que la reprise des vols après la catastrophe survenue à Challenger avaient été reportée à deux reprises. A propos, selon l'avant-dernier calendrier (août 2000) la fin de l'assemblage de l'ISS était prévue pour le mois d'avril 2006.

Evoquant la poursuite du travail avec l'ISS, George W.Bush sous-entendait plus ou moins l'utilisation des Progress et des Soyouz russes pour son approvisionnement. En effet, les essais du nouveau vaisseau spatial piloté Crew Exploration Vehicle (CEV), qui doit prendre la relève des shuttle, ne commenceront pas avant 2008 tandis que son premier vol piloté sera réalisé en 2014. Qui plus est, la mission essentielle de ce vaisseau sera, comme il ressort du discours de George W.Bush, "d'acheminer des astronautes vers d'autres mondes".

Aujourd'hui les Etats-Unis sont dans l'incapacité, par leurs propres moyens, de visiter l'équipage de la station et longtemps encore ils seront totalement dépendants de la Russie, de l'Europe occidentale et du Japon pour ce qui est de son fonctionnement. En matière de maintenance, la plus grosse part du travail incombe aux vaisseaux de transports russes. Les Progress apportent le carburant, l'eau, des frets divers, rehaussent l'orbite de la station. Cette année l'Agence spatiale européenne envisage de lancer son véhicule automatique de transfert (ATV) pour un premier voyage vers l'ISS.

Tous les six mois un Soyouz est tiré du cosmodrome de Baïkonour au cas où un incident obligerait l'équipage permanent à quitter l'ISS en catastrophe. Selon un accord interagent, Rosaviacosmos est contraint de poursuivre ces lancements jusqu'en 2006. Formellement, à cette date la Russie pourrait arrêter les lancements de Soyouz étant donné que selon l'ancien planning l'ISS devrait alors être dotée d'un véhicule de secours américain d'une capacité de sept places. Toutefois, depuis l'interruption de sa construction et le début de la mise en oeuvre du programme Orbital Plane Space (OSP), la NASA escompte pouvoir disposer d'un véhicule de secours en 2008-2010 au plus tôt. C'est pourquoi dès 2002 les partenaires de programme avaient demandé à Rosaviacosmos de sauver la situation et de poursuivre leurs engagements concernant les lancements annuels de deux Soyouz au moins jusqu'en 2008 inclus. L'agence russe a alors réclamé une révision des contributions des partenaires au programme, ce qui aurait été mortel pour l'image de la NASA.

Après l'accident de Columbia la question relative à la poursuite des lancements des Soyouz est passée au second plan. En effet, il fallait d'urgence assurer la poursuite de la maintenance de la station en régime piloté. Cependant, il est notoire que deux années sont nécessaires pour la construction d'un vaisseau de ce type. C'est pourquoi la question de la prorogation des engagements russes relatifs aux lancements de ces véhicules devait être réglée avant avril 2004.

Avant la perte de Columbia l'administrateur de la Nasa, Sean O-Keefe, avait déclaré officiellement que son agence "n'achèterait pas de vaisseaux Soyouz complémentaires à la Russie". Il est vrai que ses subordonnés s'étaient montrés moins catégoriques en disant que "les Etats-Unis et leurs partenaires recherchent d'autres possibilités de régler à la Russie le coût du lancement d'un Soyouz tous les six mois au-delà de 2006". Par exemple, des possibilités de troc avaient été envisagées. C'est qu'effectivement la NASA ne peut pas acheter de nouveaux vaisseaux à la Russie du moment que la loi Hillman fait dépendre l'octroi de fonds à ces fins de l'évolution des rapports russo-iraniens (Washington prétend que la Russie contribue à la création du potentiel balistique et nucléaire de l'Iran). Pour échapper à l'effet de ce texte, la NASA doit prouver qu'une situation critique prévaut et qu'elle constitue un danger pour les intérêts des Etats-Unis. Sur cette base le président américain adressera une requête écrite au Congrès. Celui-ci procédera alors à une audition spéciale et prendra une décision.

Obtenir de l'argent américain via l'Europe n'est pas non plus possible. Les désaccords des Etats-Unis avec l'Allemagne et la France au sujet de l'Irak (ces deux pays justement jouent un rôle déterminant au sein de l'Agence spatiale européenne) mettent une croix sur cette solution.

La Russie elle non plus ne saurait placer tout son budget spatial dans l'ISS au détriment des autres projets: elle n'a pas encore achevé le programme de reconstitution de la constellation de satellites d'observation de la Terre ni celui de développement de la constellation de satellites de télécommunications, il lui reste encore à compléter le système de satellites de navigation GLONASS et à réaliser d'importants projets scientifiques au moyen de sondes spatiales automatiques.

Cependant, il semble que la NASA ait réussi à trouver une faille dans la loi Hillman. Celle-ci n'interdit pas l'achat de matériels spatiaux aux sociétés russes qui ne sont pas subordonnées à Rosaviacosmos. Aussi la NASA peut-elle passer un contrat avec le fabriquant des Soyouz en la personne de la corporation spatiale Energuia, qui n'est pas sous le contrôle juridique de Rosaviacosmos. Les fusées porteuses pour leurs lancements pourraient être achetées à l'entreprise mixte russo-française Starsem. Quant aux lancements proprement dits, ils pourraient même être effectués non pas de Baïkonour, dont les pas de tir appartiennent à Rosaviacosmos, mais du Centre spatial de Kourou en Guyane française.

C'est vrai aussi que le problème du coût des Soyouz n'a toujours pas été réglé. La Russie propose à ses partenaires de lui verser 65 millions de dollars pour chaque lancement. Ces partenaires voudraient revoir le prix du vaisseau à la baisse. Cette question sera probablement au coeur des pourparlers qui auront lieu d'ici au mois d'avril 2004. Car au-delà de cette date il faudra de toute façon commander de nouveaux vaisseaux.

Si les parties ne parviennent pas à se mettre d'accord, alors on pourra s'attendre à voir la coûteuse station abandonnée à son sort, surtout que bien des gens émettent des doutes quant à son utilité.

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