Andreï Prochkine est un jeune réalisateur de 34 ans. Sa carrière cinématographique ne fait que commencer puisque Jeux de Papillons est son deuxième film seulement. En termes de "normes cinématographiques", son talent a mis du temps à venir à maturité. Mais, à peine "mûr", il lui a permis de se faire, incroyablement vite, un nom.
Elève de maîtres aussi connus que Marlen Khoutsiev, Karen Chakhnazarov et Alexandre Prochkine, son père, Andreï a visé et touché dans le mille pour la deuxième fois consécutive. Il doit sa renommée surtout au fait qu'il n'ait pas eu peur de tourner sur la jeunesse et pour la jeunesse. Tout au long des années 1990, hostiles à la culture et enlisées dans le bourbier de la "commercialisation", ce domaine de l'art cinématographique était estimé comme absolument dénué de toute perspective. Les productions dans ce domaine ne rapportaient pas. Et Prochkine est l'un des rares réalisateurs qui, parti à la rescousse d'un cinéma pour les jeunes à l'agonie, a réussi.
Son premier film, en 2002, "Spartacus et Kalachnikov", sur un enfant vagabond, a été récompensé par un prix spécial à l'un des festivals russes les plus prestigieux,le Cinétaure,. Internet regorgeait de louanges à l'adresse du film. Cette fois là, la règle amère - "film russe, diffusion échouée" - n'a pas joué, par bonheur. Le film a été vu par des familles entières dans les salles et en vidéo.
Un sujet "socialement" payant : Chourka Kalachnikov, 11 ans, fuit un orphelinat dont le directeur lui interdit d'avoir un chien, Spartacus, l'unique être qui lui soit proche. Avec son chien, l'enfant passe d'un groupe d'enfants vagabonds à l'autre, se fait embaucher par une femme d'affaires en pleine réussite pour trouver ensuite refuge auprès d'un régiment. Au bout du tunnel, une lueur apparaît pour lui mais il décide brusquement de retourner vivre parmis ses amis, les enfants vagabonds.
Comme le premier, le deuxième film d'Andreï Prochkine, "Jeux de Papillons", qui a vu le jour l'an dernier, est l'histoire d'une jeune âme qui au fur et à mesure de son éveil devient plus forte. Les deux films parlent de la quête tumultueuse de soi-même d'un jeune qui doit surmonter un milieu cruel et ses propres désillusions. Andreï Prochkine finit par convaincre le spectateur que des gris cocons s'avèrent en réalité des papillons hauts en couleurs. "Ce qui m'intéresse dans mes héros, c'est qu'ils constitueront, dans dix ou quinze ans, l'ossature du pays", dit le réalisateur.
Le personnage de "Jeux des Papillons" est un jeune homme vivant dans une petite ville de province, chanteur, auteur-compositeur talentueux, et qui rêve de rompre avec son milieu traditionnel pour devenir célèbre. "Le sentiment que la vie doit changer constitue la trame de l'histoire", explique Andreï Prochkine. Le rôle principal est joué par Alexeï Tchadov, un jeune acteur mais déjà connu, qui a débuté dans "La Guerre" du réalisateur culte Alexeï Balabanov, auteur du "poème épique" de la fin des années 1990, "Frère" et "Frère-2". Les chansons pour le film de Prochkine ont été écrites par le leader du groupe "Leningrad", Sergueï Chnourov, une idole des jeunes d'aujourd'hui. Sa musique confère au film une portion supplémentaire d'énergie, de passion et... d'épatement. D'une manière générale, les réalisateurs qui tournent des films sur les jeunes et pour les jeunes, aiment Chnourov. Ses chansons sont imprégnées de dysharmonie morale et d'un grand amour de la vie dont fait preuve la génération des années 90. La musique de Chnourov accompagne "Bummer" de Petr Bouslov, un des rares films à succès. Des longues files d'attente se formaient devant les salles de cinéma où il était projeté.
Le sujet de "Jeux de Papillons" n'a rien de nouveau. Pour le réalisateur, il est associé au "rêve américain" : chacun a des possibilités illimitées. "A 18 ans, obligatoirement, tu sens que tout est à ta portée", fait observer Andreï Prochkine. Mais son "rêve américain" est en réalité bien russe; c'est celui que dans la continuité de la littérature et du cinéma russes, nous conduit au "spirituel", à la recherche du sens de la vie et de l'amour.
A l'égard de son jeune spectateur, Prochkine se comporte en mentor : ton âme recèle bien des trésors et des surprises, lui explique-t-il. Aux dires du réalisateur lui-même, son film parle des jeunes qui "à un moment donné peuvent jeter un coup d'oeil dans leur for intérieur et y découvrir des vérités nouvelles". L'énergie créatrice du personnage principal de "Jeux de Papillons" "se transforme pour devenir réflexible et intériorisée et non l'instrument d' une gloire extériorisée", résume-t-il la fin du film.
"Il fut un temps où le nouveau cinéma russe n'avait plus de repères. On ne savait plus quoi tourner et pour quoi", fait observer Andreï Prochkine. Mais les temps changent, et "la société veut se redécouvrir d'un point de vue plus positif. Aujourd'hui, nous commençons à le faire", estime-t-il.
Finie, en effet, l'époque où les voleurs, les prostituées et les bandits étaient présentés par notre cinéma comme des personnages romantiques. La distinction entre le bien et le mal se reconstitue. De nouveau, le cinéma se voit confier le rôle d'éducateur, de bon conseiller et non pas celui de destructeur. "C'est parfait si le ministère de la Culture rétablit la politique officielle dans le cinéma pour enfants. C'est grâce au cinéma que les enfants commencent à s'intéresser à leur langue maternelle et à la culture nationale", conclut Andreï Prochkine.
Mais Andreï Prochkine émet une petite réserve : "Je ne me dirais pas être parfaitement confiant en l'avenir de mon film dans la diffusion". Car les moins de 25 ans, ceux qui remplissent les salles aujourd'hui, ont, tout compte fait, été éduquées sur les "produits" importés. Les faire "aimer" le cinéma russe ne sera pas facile. Des efforts conjoints des cinéastes et de la société s'imposeront. On ignore si Prochkine aura ou non des collègues, ceux qui exploiteront la "filière" de la jeunesse. Car, aujourd'hui, les cinéastes russes, de loin plus pragmatiques que leurs prédécesseurs, refusent de travailler sur un projet ne promettant pas un retour sur investissement rapide.