Les exportations sont un sempiternel mal de tête pour la Russie. Voilà déjà bien des années que la nation se plie en quatre pour pouvoir vendre autre chose que du pétrole, du gaz et des diamants bruts. La réorientation vers les produits hi-tech est l'objectif national numéro un qui donne du fil à retordre à plus d'un gouvernement.
L'autre problème constant est la fuite de cerveaux. N'est-ce pas une matière première qui ne nous rapporte rien parce que nous ne savons pas tirer profit de l'interminable exode de notre élite scientifique et, partiellement, culturelle ? C'est une matière de base particulière dans laquelle ont fusionné les qualités du produit naturel et celles du produit hi-tech. C'est un phénomène strictement russe : le produit de base.
Les pertes consécutives à l'utilisation inefficace de la propriété intellectuelle russe dans le domaine industriel atteignent le chiffre astronomique de 1,5 à 2 milliards de dollars par an, selon nos experts. Il ne s'agit là que des inventions techniques et industrielles et non des sciences humaines.
Tout récemment encore, dans les années 1980, le Comité d'Etat de l'URSS pour les inventions recevait deux cent mille demandes de brevet par an ! Aujourd'hui, leur nombre a chuté à vingt mille mais il est clair qu'il est impossible d'avoir perdu ce potentiel aussi rapidement. Une nation ne peut pas s'étoiler en vingt ans. Ces inventions ont tout simplement changé de destinataire.
Il suffit de se rappeler du cas d'un hacker de Saint-Pétersbourg qui, muni d'un PC domestique, a brisé le système de protection de la Bank of New York. Il confirme que l'intelligence russe est parfaitement compétitive.
Mais l'esprit russe est malin, écrivait Pouchkine. Le cheminement de la pensée russe est comparable aux évolutions du cavalier du jeu d'échecs. C'est une stratégie d'attaque en bondissant dans différentes directions. Au cavalier russe, le droit chemin est contre-indiqué. La linéarité de la reine est funeste pour la Russie. De surcroît, il faut avoir au moins deux cavaliers. En d'autres termes, il faut miser à la fois sur le blanc et sur le noir, sur la matière première et sur le produit fini. Cette stratégie des exceptions réciproques, cette collision d'idéaux contraires, cette tactique des contradictions ont démontré depuis longtemps leur incroyable capacité de survie en Russie. Les Russes sont les leaders pour la quantité des attaques intellectuelles en Europe (y compris contre les sites Internet bancaires et autres) mais - hélas ! - ils ne peuvent pas tous et toujours tirer profit de la toile d'or de leur intelligence dans laquelle ils ont depuis longtemps déjà pris le monde entier.
Par exemple, la brochure d'un certain Kondratiouk sur les vols spatiaux (publiée dans les années 1930) a été commandée par la bibliothèque du Congrès des Etats-Unis et a passé quarante ans sur ses rayons poussiéreux jusqu'à ce qu'un jour les spécialistes de la NASA ne viennent passer au tamis ce sable d'or et... eurêka ! Ce sont les calculs de Kondratiouk qui ont été mis à la base de l'étude des trajectoires des expéditions triomphales des "Apollo" sur la Lune. Naturellement, ce grain d'or d'intelligence russe jeté dans la mer de l'information n'a rapporté rien à l'auteur de la brochure, pas plus qu'à son pays.
Peut-être, dès l'origine, étions-nous destinés par Dieu à servir de pays de produits de base ?
Reste à savoir ce qu'il y a là d'humiliant. La gratuité des efforts, peut-être.
Dans le système de la civilisation européenne la Russie a toujours joué et continuera à jouer le rôle de fournisseur de matières premières. Nous avons été, paraît-il, conçus par le Ciel comme un appendice fournisseur de matières premières (les énormes masses d'eau douce dans le lac Baïkal, les nuages d'oxygène distillés par les forêts de conifères, l'archipel du silence forestier, les immenses étendues dépeuplées de la Sibérie) pour les pays industrialisés.
Au Moyen Age, la Moscovie fournissait à l'Occident du chanvre, du miel, des fourrures. Avec le temps, les matières premières se sont diversifiées, la Russie a commencé à lui livrer du blé, du bois (Venise repose sur du mélèze ouralien). Vers le début du XXe siècle, avec le blé, nous exportions la grande littérature russe à laquelle se sont ajoutées les idées de l'avant-garde artistique. La peinture abstraite, le constructivisme, le suprématisme, le symbolisme, le futurisme sont nés en Russie. Et encore la technique du ballet classique. Et aussi le système génial de Stanislavski qui reste toujours la doctrine théâtrale la plus influente du monde ! Et tout cela gratuitement. Ils n'ont enrichi ni les auteurs ni leur postérité et l'Etat n'a pas encaissé d'impôt, pas même à hauteur des actuels 13% modiques.
Il est peut-être nécessaire d'approfondir et d'élargir la notion de matière première en rattachant au pétrole et au gaz les exportations massives d'intelligence et d'art. Nous devons apprendre à vendre nos idées. Mais avant il faut apprendre au moins à les inventorier.
Prenons la fuite de cerveaux, les centaines d'histoires privées de départ d'un talent à l'étranger. Certes, nul ne peut retenir de force les talents dans un pays pauvre. Il faut seulement les entourer de soins. Si un jeune talent s'en va à l'étranger, qu'il parte, son ascension sera le mérite de son autre patrie.
Mais s'agissant d'une star intellectuelle dont le génie lui a été communiqué avec l'eau vivifiante de la Patrie, son produit intellectuel doit être reconnu comme patrimoine national. La rente naturelle intellectuelle excédentaire doit être payée. N'est-ce pas une idée révoltante, totalitaire, fasciste même ? Ajoutons que pour la réaliser toute une armée de juristes sera nécessaire. Mais si nous sommes définitivement devenus un pays exportateur d'intelligence, pourquoi ne pas intégrer cette situation dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce, par exemple ?
En effet, les fabriquants occidentaux de cassettes vidéo ont enfin réussi à mettre un peu d'ordre sur notre marché chaotique en dépit de la mentalité russe qui considère que la pensée est issue de l'éther céleste et donc gratuit. Mais aujourd'hui chaque vendeur au coin de la rue sait ce qu'on entend par droits d'auteur.
En 2003 notre parlement a enfin procédé à l'examen d'un projet de Code civil où pour la première fois un chapitre sur la propriété intellectuelle est prévu. Il est intéressant de savoir si nos députés vont s'inspirer des lois étrangères ou inventer quelque chose de purement russe. Car le système de Stanislavski, les pièces de Tchékov, l'idée de Tsiolkovski d'une fusée comme "moyen unique capable de mouvement sans appui dans l'espace cosmique" et les calculs de Kondratiouk, tout cela peut et doit être reconnu comme propriété intellectuelle et protégé par le droit d'auteur, le droit des héritiers, à défaut, par les droits d'une nation d'utiliser les résultats du génie de ses compatriotes.
Alors tous les théâtres et les cosmodromes du monde nous paieront un tribut.
Exportation de la Beauté et de l'Intelligence et comptabilisation des revenus, voilà notre nouvelle idée nationale !
En effet, la Walt Disney Company se fait payer toute utilisation dans le monde de l'image de Mickey Mouse, de Blanche-Neige ou du canard Donald. Même un peintre chinois n'a pas (théoriquement) le droit de dessiner ces personnages sur un million de T-shirts. De même, sans obtenir la bénédiction de la société et sans lui payer tribut, il est impossible de construire un nouveau Disneyland, que ce soit aux environs de Paris ou en Chine. Il n'y a pas de prescription ou de règles locales pour les propriétaires de l'héritage génial de Walt Disney. Des centaines et des milliers de marques célèbres continuent de rapporter à leurs propriétaires après la mort du réalisateur du produit, comme c'est le cas de Disney ou de Chanel. Et les propriétaires versent un impôt à l'Etat.
Quoi donc, notre Stanislavski et son système ne seraient-ils pas aussi bons que le souriceau piailleur aux sabots noirs ?
Imaginons la prospérité qui attend la Russie lorsqu'elle cessera d'être distributeur pour devenir vendeur de sciences et d'arts.
Au moins cela veut la peine d'y réfléchir un peu.