Les vols spatiaux habités: erreur triste de la raison

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Sans aucun doute, ce n'est pas le sort des navettes (dont la technologie vieille de plus de 40 ans est, de toute façon, condamnée à disparaître), mais l'avenir de la Station Spatiale Internationale (ISS) qui a été remis en question par la catastrophe de "Columbia".

Sans aucun doute, ce n'est pas le sort des navettes (dont la technologie vieille de plus de 40 ans est, de toute façon, condamnée à disparaître), mais l'avenir de la Station Spatiale Internationale (ISS) qui a été remis en question par la catastrophe de "Columbia".

Après l'explosion de "Challenger" en 1986, les navettes américaines sont restées clouées au sol durant deux ans. Compte tenu de la tragédie de "Columbia", le prochain vol d'une navette n'aura par lieu avant la présidentielle aux États-Unis. "La fiabilité des navettes n'a pas été calculée, mais elle est évaluée entre 97% et 99%. S'il s'agit de 98%, les chances de perdre une autre navette en 34 vols sont de 50-50...", selon le Département des évaluations technologies du Congrès américain. Est-ce que l'administration Bush prendra un tel risque avant les élections?

Il est évident que les vaisseaux russes "Soyouz" et "Progress" continueront d'assurer l'essentiel de l'approvisionnement matériel de la station. Ils passent pour être très fiables, mais ne peuvent pas embarquer autant de fret que les navettes. Cela signifie que le fonctionnement de l'ISS restera réduit à la portion congrue. Son développement sera retardé et ses équipages peu nombreux s'occuperont principalement de la maintenance et de la réparation des systèmes de bord au lieu d'effectuer des expériences scientifiques.

Rappelons que le projet de création d'une station orbitale internationale existe depuis 1984. Pendant plus de dix ans, il a porté le nom de "Freedom". Le programme a connu de nombreux bouleversements consécutifs à la diminution du financement et sa réalisation a commencé après qu'on y a invité la Russie qui a conçu et lancé les deux premiers éléments de la station. Malgré le lancement retardé de ces éléments, l'assemblage de la station devait être achevé un an avant la date prévue par le projet "Freedom".

Selon le plus récent calendrier des travaux, la construction de l'ISS devrait prendre fin en janvier 2008, soit neuf ans après le lancement du module de base russe "Zaria". Le calendrier établi en août 2000 fixait cette date à avril 2006. Comme le nouveau calendrier a été établi avant l'accident de "Columbia", il doit de nouveau être revu ce qui remettra beaucoup de vols à plus tard. Des modifications importantes peuvent concerner non seulement les délais de la mise en oeuvre du projet, mais aussi la configuration de la station, alors que ses premiers éléments seront arrivés en fin de vie. On assistera à une situation analogue à celle qu'a connu la station russe "Mir" et qu'il a fallu faire disparaître dans l'océan juste après l'achèvement de son assemblage.

En participant à la construction de l'ISS, la Russie reprend le chemin qu'elle a choisi il y a plus de trente ans lorsqu'elle exploitait ses stations orbitales nationales. Pour les autres partenaires (États-Unis, Europe, Japon et Canada), l'ISS est d'abord un nouveau pas dans l'exploration de l'espace. Ces pays ont déjà investi plus de 20 milliards de dollars dans ce projet. Mais ici il s'agit plutôt d'une question de prestige que de gros sous et avant tout du prestige des Etats-Unis qui se voulaient, et cela semblait justifié sur le plan financier, le leader du programme, mais qui n'ont pas pu assurer sa réalisation mettant ainsi en doute leur position dominante.

Le leadership dans l'espace relève d'un prestige incomparable dans le monde moderne, prestige "absolument crucial" selon Eugene Carr, un des plus grands spécialistes occidentaux des relations internationales du XXe siècle car "si on reconnaît votre force, vous n'avez pas besoin d'en user pour atteindre vos objectifs". A l'heure actuelle, il s'agit du prestige des États-Unis aux yeux des autres nations, mais surtout des Américains eux-mêmes. L'organisation d'un vol habité vers Mars est un moyen de maintenir ce prestige et de donner une nouvelle impulsion aux recherches spatiales, de l'avis de l'administration américaine.

Les échecs militaires essuyés par les Américains au Laos et au Congo, l'invasion ratée de Cuba et le vol spatial de Iouri Gagarine avaient poussé en leur temps le président John Kennedy de lancer le projet "Apollo". Aujourd'hui, il semble que cela soit la situation en Irak et la catastrophe de "Columbia" qui en soi a gravement compromis l'achèvement de l'assemblage de l'ISS.

Selon les sondages sociologiques, presque la moitié des Américains souhaitent que la NASA commence à préparer un vol vers la planète Mars et la majorité de la population estime que l'exploration de l'espace est importante ou assez importante pour les États-Unis. D'autre part, les discussions sur l'intérêt des vols habités se sont ravivées à la suite des récents événements.

"Les vols habités n'ont toujours pas épuisé leur potentiel. Nous n'avons pas encore réussi à formuler l'objectif stratégique de l'homme dans l'espace. Outre l'expérience technique, les vols habités n'ont rien donné de nouveau. Au lieu des découvertes scientifiques et des percées technologiques, il n'y a eu que des dépenses astronomiques. Les automates sont beaucoup plus utiles pour l'astronautique. L'homme est peut être nécessaire dans l'espace, mais nous n'avons pas encore trouvé un travail spatial décent pour lui", estime le cosmonaute et professeur russe Constantin Feoktistov.

L'académicien russe Rachid Siouniaïev, directeur de l'Institut allemand d'astrophysique Max Plank, souscrit à ces propos. "L'humanité entre dans l'époque Magellan. Les chercheurs font des découvertes qui vont bouleverser notre vision de l'Univers et des propriétés les plus intimes de la matière. Mais les astronomes et les astronautes n'y sont pour rien. Les découvertes sont faites par des télescopes puissants installés à bord d'engins spatiaux automatiques".

Les partisans des vols habités et, notamment du vol vers Mars, sont aussi nombreux en Russie qu'aux États-Unis. Ils considèrent que l'organisation d'une mission martienne permettra à la Russie de redevenir un leader de l'exploration de l'espace. Une sorte de "revanchisme nostalgique" privé de financements réalistes. Ils "acceptent" à la rigueur l'envoi d'une expédition internationale vers la planète rouge où la Russie jouera le premier rôle grâce à son expérience technologique. En réalité ces aspirations cachent des intérêts sectoriels: le but est d'obtenir plus d'argent de l'Etat pour maintenir le prestige national au lieu de mener un long et pénible travail de promotion de la technologie et des services spatiaux russes sur le marché intérieur et international.

Il est tout à fait évident que, faute de financement, la Russie n'est pas à même de rivaliser avec les autres pays dans les recherches spatiales comme l'URSS l'a fait et que l'astronautique nationale doit surtout opter pour des projets peu coûteux promettant des résultats au niveau mondial. Or cela ne concerne ni l'expédition vers Mars ni même l'ISS.

La mission martienne, si elle est organisée, ne sera qu'un spectacle onéreux même pour l'Amérique prospère dont la crise actuelle semble plutôt passagère. Tout comme les vols habités vers la Lune, elle donnera peu de résultats scientifiques ou pratiques. L'unique objectif de ces vols reste le même, à savoir démontrer l'hégémonie américaine dans l'espace aux yeux de tous et des Américains. Aucune tâche scientifique concernant l'étude du système solaire ne peut justifier les centaines de milliards de dollars de frais.

Certes les rêves de Constantin Tsiolkovski sur la dispersion des êtres humains partout dans l'Univers sont très beaux. Mais les méthodes actuelles de déplacement dans l'espace ne conviennent pas à leur réalisation. Il faudrait disposer d'une fusée grande comme le Soleil pour atteindre le centre de l'Univers en utilisant les ergols les plus modernes.

Le grand physicien du XXe siècle Niels Bohr a noté que les vols habités constituaient, "sans doute, un triomphe de l'esprit humain et une triste erreur de la raison". Faut-il répéter sans cesse cette erreur? Y a-t-il des intérêts suprêmes qui nous y obligent?

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