Le ministre russe de la Défense, Sergueï Ivanov, a déclaré, fin décembre, que dès le début de l'année prochaine il exposerait au Président Poutine ses idées concernant les axes précis du développement ultérieur des forces nucléaires stratégiques du pays en 2004. "Nous envisageons, à l'avenir également, de perfectionner... toute la composante nucléaire stratégique de notre triade nucléaire", a indiqué Sergueï Ivanov, en intervenant au cours de la réunion traditionnelle du chef de l'Etat avec les membres du gouvernement.
Sur le plan de l'orgueil national, cette déclaration du ministre inspire certes un certain optimisme. Quoi qu'il en soit, la question se pose de savoir ce que la mise en uvre de tels projets signifie du point de vue de la stabilité stratégique dans le monde?
Avant tout, il convient sans doute de constater que la décision de la Russie de renforcer son potentiel nucléaire dans les conditions politico-militaire concrètes est une démarche nécessaire et justifiée, motivée par les plans tout à fait concrets des Etats-Unis de déployer d'ici la fin de 2004 le premier échelon de leur nouveau système de défense antimissile (NMD).
Si tout se passe comme prévu, les moyens de combat et les structures logistiques seront déployés non seulement sur le territoire national des Etats-Unis, mais aussi sur celui des pays de l'Europe de l'Ouest et du Sud, tels que la Grande-Bretagne, la Norvège et la Hongrie, ainsi qu'au Japon et même, selon les dernières informations, en Israël.
En outre, les Etats-Unis sont en train de mettre en place un réseau global d'informations et de renseignements dont la base sera constituée de groupes de satellites.
On lit notamment dans le mémorandum spécial de l'administration US intitulé "La politique nationale en matière de NMD", document publié début mai 2003, que le système en question a pour vocation de protéger le territoire national des Etats-Unis et celui de leurs alliés contre des lancements fortuits de missiles, ainsi que contre des tirs isolés, effectués par des terroristes, et ne peut pas, par conséquent, menacer la sécurité d'autres pays, et notamment celle de la Russie.
Néanmoins, de l'avis du directeur du Centre des prévisions politiques et militaires de l'Académie des Sciences de Russie, Alexeï Arbatov, la défense antimissile américaine en gestation est fondamentalement antirusse et antichinoise, car elle doit protéger l'ensemble du territoire national des Etats-Unis, ce qui auparavant était formellement prohibé par l'Article 1 du Traité ABM de 1972. De l'aveu des Américains eux-mêmes, à part ces deux pays, et plus précisément la Fédération de Russie et la République populaire de Chine (RPC), dans les décennies prévisibles, nul ne pourra techniquement porter un coup nucléaire sur la superficie du continent nord-américain. Comme l'a plus d'une fois déclaré la direction russe, les mesures de rétorsion face à la décision américaine de déployer leur système NMD seraient asymétriques. Autrement dit, la Russie n'envisage pas d'accélérer ses travaux de déploiement de nouveaux éléments de sa propre défense antimissile. Par contre, l'accent est mis sur les armements offensifs stratégiques et ce, en vue d'élever leur capacité de percer le bouclier antimissiles en gestation, de rechercher de nouvelles possibilités d'utilisation au combat de ces armements et de se préparer à mener des opérations actives contre les éléments les plus vulnérables du système ABM de l"'ennemi" en vue de neutraliser ce système.
Tout indique qu'au début de l'année qui vient, c'est justement de cela que vont parler le Président Vladimir Poutine et le ministre Sergueï Ivanov.
Les armes stratégiques offensives et défensives sont étroitement liées entre elles et forment même un système unique d'armements stratégiques. Et ce n'est sans doute pas par hasard que le Traité START-1 et le Traité ABM ont été signés au même jour - le 26 mai 1972. Pour ce qui est de la Russie, elle estime toujours que le Traité ABM a contribué à un sérieux ralentissement de la course aux armements et au renforcement de la stabilité stratégique dans son ensemble. La portée de ce Traité réside dans le fait qu'en l'absence d'un système ABM territorial, tout pays agresseur s'avère vulnérable face à une riposte même affaiblie. Cela signifie que celui qui tire le premier meurt inévitablement tout de suite après. C'est justement le principe de la dissuasion nucléaire réciproque, réduisant au minimum l'éventualité d'échange de frappes nucléaires.
Et voilà que désormais la Russie sera obligée de s'appuyer encore plus sur la conception la riposte- prévention, ainsi que de maintenir une bonne partie de ses forces nucléaires en état d'alerte permanente. Force est de reconnaître que ces mesures de contrainte ne contribueront guère à renforcer la sécurité nucléaire ni à écarter la menace potentielle de déclenchement d'un conflit militaire fortuit.
On sait qu'aucun pays n'est à même d'édifier un monde sécurisé pour lui seul et à plus forte raison au détriment des autres. Le 11 septembre 2001 en est sans doute un exemple spectaculaire. C'est pourquoi un dialogue constructif s'impose entre la Russie et les Etats-Unis sur le problème de la stabilité stratégique selon la formule START-ABM. C'est seulement alors que l'on pourra éviter une nouvelle relance de la course aux armements et réduire les stocks nucléaires jusqu'au niveau de suffisance raisonnable.