Retrait des bases militaires russes de la Géorgie: avec qui négocier?

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par Viktor Litovkine, RIA-Novosti

La Géorgie traverse toujours une période de crise politique liée à la récente démission du Président Edouard Chevardnadzé, et aux futures présidentielles, prévues pour le 4 janvier prochain. Le dernier voyage à Batoumi de la Présidente par intérim de la Géorgie, Nino Bourdjanadzé, et plus précisément sa tentative de s'entendre avec le Président de l'Adjarie, Aslan Abachidzé, sur son soutien aux futures élections, n'a pas abouti. Le chef de l'autonomie adjarienne refuse toujours de reconnaître comme légitime le récent changement de pouvoir à Tbilissi et rejette toute possibilité de participation de la République d'Adjarie au futur scrutin.

Qui plus est, Aslan Abachidzé refuse également d'appuyer la nouvelle direction géorgienne qui réclame le retrait le plus rapide possible des bases militaires russes du territoire de la Géorgie. Force est de reconnaître que le leader adjarien s'est plus d'une fois prononcé catégoriquement contre le retrait des bases en question, en intervenant ouvertement tant à la télévision que dans la presse écrite.

Quoi qu'il en soit, le problème du retrait des bases militaires russes du territoire de la Géorgie, tout comme du territoire de la Moldavie, c'est-à-dire la mise en application par Moscou des Accords d'Istanbul de 1999, reste une pierre d'achoppement dans l'arène internationale. Ainsi, Moscou a été la cible de violentes critiques de la part du secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, et du secrétaire à la Défense des Etats-Unis, Donald Rumsfeld, pour sa "mauvaise volonté", sinon son refus de respecter ses propres promesses de retirer ses troupes de la Géorgie avant le 31 décembre 2003. En outre, à la dernière session de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), la délégation russe a été contrainte d'entendre des choses très désagréables à ce sujet.

Le problème du retrait de l'étranger des contingents militaires russes n'est pas aussi simple ni évident que d'aucuns voudraient le faire croire à Washington ou à Bruxelles. Cette circonstance précise a aussi été notifiée par le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Igor Ivanov, à ses collègues. Le chef de la diplomatie russe a également recommandé à Donald Rumsfeld de lire attentivement les documents en question et de préférence leurs originaux. C'est que la Russie a exécuté avant terme toute une série des engagements qu'elle avait contractés au sommet de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe à Istanbul en 1999. Avant terme, c'est-à-dire avant le 31 janvier 2000, elle a notablement réduit le niveau de ses armements et de son matériel de guerre sur le territoire de la Géorgie, de même que sur celui de la Moldavie. Bien plus, la Russie a retiré tout le matériel de guerre lourd et tous les armements de ses bases militaires de Vaziani et de Goudaouta et, avant le 1-er juillet 2001, a complètement démantelé ces bases. Or, les inspecteurs de l'OSCE qui ont visité l'année même lesdits territoires, en observant directement le retrait des troupes et des armements, tant en Abkhazie même que dans la banlieue de Tbilissi, ont pu s'en persuader et confirmer officiellement cette circonstance.

Il reste encore la 12-ème base militaire russe à Batoumi. Il s'agit de la 145-ème division d'infanterie motorisée, composée du 35-ème régiment d'infanterie motorisée, du 115-ème bataillon autonome de chars, du 1089-ème régiment d'artillerie sur automoteurs et d'une usine de réparation automobile, du 90-ème régiment d'infanterie motorisée et du 1007-ème régiment d'engins "sol-air" de Khelvatchaouri. Il y a aussi la 62-ème base militaire russe d'Akhalkalaki (la 147-ème division d'infanterie motorisée, composée du 409-ème et du 412-ème régiments d'infanterie motorisée et du 817-ème régiment de sapeurs, du 899-ème bataillon détaché de transmission, du 65-ème groupe antichars et du 176-ème bataillon de reconnaissance). Il s'agit de quelque 4 000 hommes, de 65 chars T-72, de 200 véhicules blindés de transport et de 139 canons d'artillerie, dont des lance-roquettes multiples "Grad". Toutes considérations politiques mises à part, on ne sait pas encore où retirer toutes ces ressources en matériels et en hommes, et ensuite, on n'a pas l'argent nécessaire pour le faire.

Le premier chef adjoint de l'Etat-major général des Forces Armées de la Fédération de Russie, le général-colonel Youri Balouïevski, a notamment déclaré à RIA-Novosti que la Russie n'avait pas renoncé et ne renonçait pas à remplir les engagements pris à Istanbul. "Nous sommes prêts à retirer nos bases militaires du territoire de la Géorgie, mais il nous faut pour cela du temps et les moyens financiers appropriés", a souligné le général. On doit construire des logements pour les officiers et sous-officiers qui servent à présent dans la 12-ème et la 62-ème bases militaires en Géorgie. Il faut aussi construire des casernes pour les soldats, des parcs de stationnement pour le matériel de guerre à rapatrier, des entrepôts pour les munitions et les autres biens militaires. D'après les calculs effectués par le ministère russe de la Défense et concertés avec le ministère des Finances et le ministère du Développement économique et du Commerce du pays, il faudrait pour tout cela au moins 10 à 15 ans. Tbilissi insiste sur un délai de trois ans maximum. "Si la Géorgie accepte de financer l'accélération des travaux à effectuer, l'Etat-major général russe ne s'y opposera certes pas", a indiqué Youri Balouïevski.

Or, il existe encore une condition stipulée, elle aussi, dans les Accords d'Istanbul, rappelle le général-colonel. Il s'agit des garanties de retrait sécurisé des bases militaires russes, garanties que Tbilissi doit, mais ne peut guère donner à Moscou. C'est que le pouvoir effectif du gouvernement central de la Géorgie ne s'étend pratiquement ni à l'Adjarie où se trouve déployée la 12-ème base ni à la Djavakhetie où est située la 62-ème base militaire russe. Si l'on n'oublie pas non plus qu'à plus de 50% le personnel des bases en question est constitué de citoyens de la Fédération de Russie d'origine adjarienne ou arménienne, soit d'autochtones, et que leur travail dans les bases militaires russes constitue leur unique source de subsistance plus ou moins décente, on comprendra qu'il ne sera pas facile ni simple de retirer, comme ça, les armes et le matériel de guerre de ces lieux.

La situation est à peu près la même en Transnistrie où un groupe autonome de troupes russes, composé de la 8-ème brigade détachée d'infanterie motorisée, du 1162-ème régiment d'engins "sol-air", du 15-ème régiment autonome de transmission et d'un groupement d'artillerie est aujourd'hui déployé. Il s'agit en tout d'un millier d'hommes, de 108 véhicules blindés de transport, de 125 canons d'artillerie, dont des lance-roquettes multiples, et de 7 hélicoptères. Et là aussi, beaucoup d'habitants locaux travaillent, pour lesquels l'existence même de la base militaire russe constitue l'unique source de revenus, tout en demeurant une garantie contre la réédition des accrochages armés du début des années 1990. C'est sans doute la raison pour laquelle la direction de la Transnistrie (république autoproclamée sur le territoire de la Moldavie), tout comme les officiels de Batoumi, s'opposent formellement au retrait des troupes russes.

Chez les hommes politiques russes les opinions divergent sur la question du retrait de la Géorgie et de la Moldavie des bases militaires russes. Ainsi, le président du Comité pour la Défense de la Douma d'Etat (Chambre basse du Parlement russe) de la troisième législature, le général d'armée Andreï Nikolaïev, a déclaré à RIA-Novosti ne pas remettre un seul instant en doute la nécessité même de négocier sur le rapatriement des bases militaires russes et l'accomplissement par la Russie des engagements qu'elle a contractés dans cadre de la Déclaration d'Istanbul. Quoi qu'il en soit, le général préfère ne pas citer les délais concrets de la mise en application desdits engagements - une année, deux ans, une décennie ou même une quinzaine d'années.

C'est cependant l'objet des négociations avec la Géorgie. Cela dit, Andreï Nikolaïev a spécialement souligné le dernier mot. "Ce n'est pas avec le gouvernement central à Tbilissi, mais avec la Géorgie, en tant que telle, a-t-il noté. Nous sommes prêts à discuter avec la Géorgie de toutes ces questions. Mais tout d'abord, l'Etat géorgien doit décider lui-même de ce qu'est aujourd'hui la Géorgie".

L'homme politique signale le fond du problème. Qui représente effectivement aujourd'hui la Géorgie, c'est-à-dire non pas Tbilissi - la capitale - ni son avenue centrale Roustaveli, mais l'ensemble de la Géorgie? On ne le comprend toujours pas. "Qu'ils le décident enfin eux-mêmes, dit Andreï Nikolaïev, et alors, nous pourrons nous entendre avec eux. Nous n'avons aucun intérêt à ce que la Géorgie se désintègre, et nous n'incitons personne à le faire. Mais si la Géorgie se désintègre quand même, et que, sur son territoire actuel, tout comme autrefois sur le territoire de l'ex-Yougoslavie, se forment des sujets indépendants du droit international - l'Adjarie, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud - nous réglerons le problème avec ceux-ci".

Selon le général, cette même formule est aussi valable pour la Moldavie. Nous étions prêts à nous entendre avec elle et avons même préparé un mémorandum approprié, concerté d'ailleurs, tant avec Tiraspol qu'avec Chisinau. Pourtant, la signature en a été controversée par l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), organisation sous l'égide de laquelle les problèmes de cette partie du continent européen doivent se résoudre, mais ne le sont toujours pas. Il s'avère, en effet, que l'OSCE où les positions des pays membres de l'OTAN sont particulièrement solides ne tenait tout simplement pas à ce que la base militaire russe soit retirée de la Moldavie. Résultat: la signature du document a bel et bien été torpillée. Maintenant, on ne sait même pas avec qui et comment s'entendre.

A signaler que non seulement le général Nikolaïev, mais aussi de nombreux autres politiques, experts militaires et députés à la Douma nouvellement élue, et en particulier les représentants des partis et mouvements qui ont remporté les dernières législatives, ne cachent pas leur intérêt pour la présence militaire de la Russie en Géorgie et en Moldavie. Cependant, cet intérêt non dissimulé n'est pas encore une politique d'Etat, loin s'en faut. Toujours est-il que la Russie pourra rapatrier ses bases dès que les pays en question auront réglé leurs propres problèmes intérieurs. La Russie va s'entendre sur cela, tout comme sur sa présence militaire, sous telle ou telle forme, avec les dirigeants légitimes des Etats concernés. Si, sur leurs territoires, se forment de nouveaux sujets du droit international, la Russie devra évidemment avoir affaire à ces derniers.

Malheureusement, comme le démontre l'expérience historique, y compris celle de ces derniers jours, de tels problèmes ne se résorbent généralement pas en un mois ni même en l'espace d'une année.

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