Les résultats du scrutin du 7 décembre donnent prétexte à une sérieuse discussion sur le sort du mouvement libéral en Russie. Les deux formations les plus importantes et les plus connues de la droite russe, l'Union des forces de droite (leader : Boris Nemstov) et Yabloko (Grigori Yavlinski) sont restés à la porte de la nouvelle Douma.
Les débats post-électoraux houleux donnent lieu à des points de vue des plus insolites sur l'avenir des deux partis. D'aucuns estiment qu'ils feraient bien de s'autodissoudre, d'autres que les dirigeants de l'un et de l'autre parti devraient démissionner. On prétend également que l'histoire du mouvement libéral russe devrait recommencer à zéro sans personnages aussi ennuyeux, malchanceux et par ailleurs en perpétuel conflit tels que Boris Nemtsov, Anatoli Tchoubaïs (SPS) et Grigori Yavlinski (Yabloko).
Ceci n'a cependant pas empêché de voir surgir de nulle part une Fondation nommée "Nouvelle droite" parfaitement inconnue de tous jusqu'ici. Cette dernière a fait savoir qu'elle comptait faire enregistrer au ministère de la Justice avant la fin de cette semaine un parti politique du même nom, sous la bannière duquel devraient se retrouver tous les partisans de l'économie de marché et de la démocratie en Russie.
Les leaders politiques de SPS et de Yabloko - c'est à eux que ces appels sont avant tout adressés - ont d'abord gardé le silence, se remettant sans doute de leur défaite douloureuse, puis ont expliqué que le sort de leurs partis respectifs serait réglé par un congrès et par les membres du parti, que cela concernait aussi la question de l'éventuel changement de direction mais qu'ils étaient unanimes sur le fait que leur stratégie politique était à revoir et nécessitait une analyse approfondie; ils se disaient par ailleurs favorables à une vaste conférence démocratique.
Mais deux jours après les élections les responsables de SPS et de Yabloko changeaient de ton : la question de la démission des leaders des deux partis ne devrait pas, du moins à brève échéance, troubler l'ordre du jour. En tout état de cause, Grigori Yavlinski restera à coup sûr à la tête de son parti, puisque, comme l'ont déjà laissé comprendre ses amis politiques on ne voit personne d'autre qui soit en mesure de le remplacer à son poste. De toute évidence, le débat autour des démissions au sein de SPS s'achèvera sur la même note.
Quant à un nouveau "parti de droite", des tentatives avaient déjà été lancées en Russie. L'"oligarque" Boris Berezovski, actuellement en exil politique en Grande-Bretagne, s'était fixé cet objectif il y a quelques années, mais avait échoué, en dépit d'un effort financier non négligeable. Et pour cause. Les deux partis, SPS et Yabloko, sont des formations créées par des gens convaincus idéologiquement et qui le demeurent malgré leur échec aux récentes législatives. D'autre part, ces partis ne datent pas d'hier, ils ont connu des hauts et des bas mais ont su "s'incruster" dans la vie politique russe.
La mission historique des partis de droite est achevée : c'est en ces termes qu'a commenté le bilan du scrutin le chef adjoint de l'administration présidentielle Vladislav Sourkov, "architecte principal", selon beaucoup, du triomphe de Russie unie. Les libéraux, eux, sont d'avis différent. Un des responsables de SPS, Leonid Gozman, a ainsi répondu à la remarque de Sourkov : "avec l'Histoire, la droite réglera ses comptes sans aide extérieure. "Nous travaillerons d'arrache-pied, nous n'en démordrons pas et ne disparaîtrons pas du devant de la scène politique", a-t-il indiqué.
Les politologues russes estiment toutefois que le président Poutine, obtenant un parlement vidé des partis de droite et dans une grande mesure nationaliste, sera amené à rétablir, d'une manière ou d'une autre, l'équilibre politique dans les structures du pouvoir. La mise en place, dans le nouveau parlement, d'un groupe de députés de droite auquel prendrait part les députés SPS et Yabloko issus de circonscriptions uninominales mais aussi certains députés libéraux de Russie unie pourrait constituer un pas en ce sens. Trouver des députés de sensibilité libérale au sein de Russie unie ne devrait pas poser de problème car l'éventail des opinions politiques au sein du parti centriste proprésidentiel est suffisamment vaste et varié. Enfin, le parti a déjà annoncé ses projets de créer au sein de la Douma non pas un groupe de députés mais quatre ou cinq composés de 40 à 60 parlementaires chacun. Configuration qui donnera à Russie unie des avantages indiscutables sur le plan des luttes parlementaires.
Un autre pas en ce sens pourrait être la formation, au début de 2004, d'un gouvernement nettement libéral et d'un corps de conseillers présidentiels. Ce n'est pas un hasard si Vladimir Poutine a annoncé, au lendemain des élections, que les connaissances et les aptitudes des libéraux qui avaient perdu aux élections pourraient être sollicités par l'exécutif. Et c'est normal, car ce sont les projets stratégiques de la droite qui avaient alimenté la politique libérale réformatrice de Poutine. Des sympatisants de la droite au sein du gouvernement les mettaient à exécution. Le pouvoir, s'il veut mener à bien la réforme démocratique et celle de marché en Russie, aura besoin de leurs cerveaux et de leurs idées.