Le petit restaurant où il n'est pas interdit de se moquer du KGB

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Par Anatoli Korolev, RIA-Novosti.

Le peintre dissident Viatcheslav Syssoiev, qui a émigré en Europe, ne s'est pas rendu à Moscou pour la présentation de son livre d'illustrations "Tout va bien, maman" et a préféré rester à Berlin. Il a téléphoné en disant qu'il ne pouvait pas croire que ses vieux copains qui aimaient les plaisanteries dangereuses au sujet du pouvoir soviétique et de la sécurité d'Etat s'étaient réunis pour célébrer la parution de son livre dans un petit restaurant de la rue Grande Loubianka que beaucoup de Moscovites connaissent bien.

La rue Grande Loubianka commence par le bâtiment imposant du FSB (Service fédéral de sécurité, ex-KGB) sur la place Loubianka. Pour les Russes ce bâtiment est le symbole sinistre de la terreur stalinienne.

Le petit restaurant où se sont réunis les anciens dissidents et autres joyeux drilles se trouve dans une cave du club de l'ex-KGB. Une plaque de marbre sur ce bâtiment représente le profil de Felix Dzerjinski, fondateur légendaire de la Tchéka (Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage), surnommé "Felix de fer". C'est là, et non pas dans le "grand bâtiment", que se trouvait son bureau. Bref, selon tous les critères soviétiques, ce n'était pas précisément l'endroit idéal pour railler les autorités.

A plus forte raison pour le héros de la présentation: Viatcheslav Syssoiev, peintre satirique. En 1979, des poursuites avaient été engagées contre lui, à l'initiative des organes de sécurité, pour diffusion de pornographie. Le peintre a vécu 4 ans dans la clandestinité avant d'être arrêté et condamné à deux ans de détention. Réfugié en Occident après sa libération, il vit actuellement à Berlin.

Toutes les mésaventures du caricaturiste font l'objet de son album qui suscite un fou rire homérique. Sur la couverture, on voit Elvis Presley dans la pose bien connue de Lénine, vêtu d'une veste courte, le bras tendu en avant ...

Le "rire soviétique" n'a jamais été apprécié par les autorités de l'URSS, surtout par les organes de la sécurité d'Etat. Pratiquement toutes les tentatives pour plaisanter au sujet de la Tchéka, ensuite du KGB étaient non seulement dangereuses, mais aussi extravagantes. D'ailleurs, dans la Russie tsariste, il n'était pas non plus permis de se payer la tête des pandores. Seul l'auteur satirique Saltykov-Chtchedrine a raillé, dans son roman "Histoire d'une ville", l'habitude des autorités d'étouffer la liberté de penser, à tout hasard. Son récit sur la "ville des sots" est une satire cinglante de la Russie. Mais, sous le régime impérial, l'écrivain satirique n'a non seulement pas été jugé, mais a continué à assumer ses fonctions de vice-gouverneur de Penza.

A l'époque soviétique, les membres des organes de sécurité étaient les protagonistes des oeuvres de propagande: on retrouvait ces hommes forcément beaux, forts et intrépides, mus par de nobles idéaux, dans les films et les livres. L'agent secret luttant contre les saboteurs et les espions fut, pendant de longues années, l'exemple à suivre par la population, et malheur à qui s'avisait de brocarder ce héros positif.

Mais les plaisanteries du grand public au sujet des chevaliers servant avec zèle leur patrie ont été les premiers signes de l'affaiblissement de l'autocratie du parti. Ainsi, l'image de l'agent secret austère, mais affable et cordial qui agissait à Berlin à l'époque d'Hitler montrée dans le célèbre film à épisodes "Les 17 flashes d'un printemps" a engendré soudain une série d'anecdotes populaires à propos d'Issaiev-Stirlitz, héros de l'épopée. Au milieu des années 70, tous les traits positifs de ce personnage ont été tournés en dérision: le sang-froid, le courage, la sagacité, la ponctualité, l'implacabilité envers les ennemis. La satire du peuple a discerné aisément en lui le modèle propagandiste de "l'homo sovieticus". Dans les anecdotes, Stirlitz est plutôt un espion-robot qu'un homme, parodie de fidélité au parti, version russe de l'agent britannique 007. Mais il convient de noter que, comme c'est toujours le cas de Russie, la moquerie était accompagnée d'une admiration sincère: en fait, Stirlitz est un personnage éminemment sympathique. Les anecdotes populaires l'ont rendu plus proche du peuple.

Bien avant ce film, des anecdotes circulaient sur le commandant Pronine, personnage de best-sellers publiés après la guerre par l'écrivain Lev Ovalov: un agent secret qui sauve le pays des machinations des méchants espions japonais et des agents américains. A propos, à cette époque-là, c'était une bonne littérature qui ne manquait pas de charme. Le débrouillard commandant Pronine était effectivement un personnage célèbre, c'est pourquoi il est aussi devenu l'objet de plaisanteries. Le peuple a probablement pour la première fois ébranlé le tabou: les espions, les "tchékistes", les "organes".

Aujourd'hui, le tabou a définitivement disparu.

Le petit restaurant de la Bolchaia Loubianka où se sont réunis les joyeux humoristes pour la présentation du livre de Viatcheslav Syssoiev est un exemple éclatant du tout-permis russe actuel. L'entourage comique de la cave à la porte des WC camouflée en bibliothèque, les empreintes digitales sur la vaisselle, les cartes de visite portant les mots "résident", "agent de liaison", "antisoviétique" éparpillées sur les tables, les trousseaux de clés des espions enfoncés dans le sol en ciment, les cabinets pour les dénonciateurs et les informateurs, les coins de Mata Hari, James Bond, Nat Pinkerton et autres détails comiques visent une cible: le commandant P., c'est-à-dire le président de la Fédération, ancien agent secret.

En effet, plaisanter au sujet de n'importe quel homme politique, y compris le chef de l'Etat, est permis en Russie. La peur qui régnait à l'époque stalinienne a été reléguée dans le passé. Le "restaurant-tir" (comme l'indique l'enseigne au néon) situé à deux pas de la Loubianka en est une preuve joyeuse. C'est en riant que nous faisons nos adieux à notre passé, a écrit Karl Marx.

Le rire nous rend libres.

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