La Russie doit aider la Géorgie

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par Marina Chakina, RIA-Novosti

Le ministère russe des Affaires étrangères a annoncé début décembre qu'il avait suspendu pour un mois la délivrance de passeports étrangers aux citoyens russes en raison d'une surcharge de travail. Ce que la presse moscovite a déchiffré à sa manière: cette pause est sans doute due à une commande urgente, fournir des documents aux milliers de demandeurs de citoyenneté russe en Abkhazie.

L'adoption massive de la citoyenneté russe par les habitants de l'Abkhazie a sans doute été, tout au long de ces dernières années, le point le plus douloureux dans les relations bilatérales entre la Fédération de Russie et la Géorgie. Selon certaines estimations, à ce jour, jusqu'à 70% de la population de l'Abkhazie, république autoproclamée sur le territoire de la Géorgie, de jure autonomie au sein de la Géorgie, ont des passeports russes.

Aslan Abachidzé, leader de ce qui est encore une autonomie géorgienne, a, dès le moment de la "révolution de velours" à Tbilissi, passé pratiquement tous les jours de la semaine en négociations dans la capitale russe, demandant à Moscou de faciliter le régime des visas pour les Adjariens. C'est qu'à un certain moment, Moscou avait été obligé d'introduire le régime des visas avec la Géorgie parce que Tbilissi ne pouvait ou ne voulait pas contrôler l'entrée éventuelle en Russie de terroristes venant du Proche-Orient, pour qui la Géorgie était une sorte de plaque tournante vers la Tchétchénie, et à partir de là vers Moscou et toute l'Europe.

Aslan Abachidzé est prêt à garantir à 100% que seuls les habitants de l'Adjarie profiteront de l'allègement du régime des visas. Or, on peut faire confiance au descendant des princes Abachidzé qui avaient gouverné l'Adjarie depuis la nuit des temps, car il tient effectivement sous son contrôle la république tout entière - un véritable îlot de stabilité en Géorgie.

Un régime simplifié des visas existe d'ores et déjà dans les territoires frontaliers russo-géorgiens, qu'il s'agisse de l'Abkhazie ou d'une autre autonomie géorgienne - l'Ossétie du Sud - territoire qui échappe, lui aussi, au contrôle de Tbilissi. A signaler que cette circonstance précise irrite depuis longtemps les officiels de Tbilissi. Et si à présent Moscou décide de supprimer le régime des visas avec l'Adjarie, la troisième autonomie géorgienne, ses relations avec Tbilissi ne manqueront pas de se dégrader encore plus.

Somme toute, la crise politique en Géorgie suscite toujours de très vives discussions, tant dans les médias que dans la société russe, et ce, même en dépit des législatives du 7 décembre qui auraient dû accaparer toute l'attention des Russes. Qu'est-ce qui se passera en Géorgie? Quel comportement devra adopter la Russie? Ce sont, entre autres, les questions que se posent aujourd'hui les meilleurs politologues du pays.

Les officiels de Tbilissi et la très vaste diaspora géorgienne en Russie sont plutôt enclins à accuser Moscou d'avoir profité d'un moment difficile dans l'histoire de la Géorgie pour essayer d'attiser des tendances séparatistes dans ses autonomies. Néanmoins, tant le Kremlin que la communauté politique russe dans son ensemble se rendent très bien compte que le séparatisme ne fera qu'aggraver encore plus la crise géorgienne. Le séparatisme peut bien faire éclater la Géorgie, tout en la plongeant dans le chaos le plus total. Comme résultat, ce pays pourrait se transformer en proie facile des terroristes internationaux, dont la présence à la frontière avec la Russie (à proximité immédiate de la Tchétchénie) ne plairait guère à Moscou.

Tout porte à croire que la Russie a besoin de tout autre chose, et plus précisément que la Géorgie elle-même revienne dans son giron. Par conséquent, Moscou peut considérer le renfoncement de ses liens avec les autonomies géorgiennes (mais pas du tout leur séparation de la Géorgie) comme l'un des moyens d'obtenir l'objectif assigné. Il y a depuis longtemps, depuis le début des années 1990, que l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud se comportent comme si elles étaient tout à fait indépendantes vis-à-vis de la Géorgie. Rien d'étonnant si après le départ d'Edouard Chevardnadzé, remplacé par l'opposition jugée nationaliste par beaucoup, l'éloignement de ces deux autonomies de Tbilissi ne fait qu'augmenter. Une telle évolution a d'ailleurs été pronostiquée. Par contre, la ligne radicale d'Aslan Abachidzé est une vraie surprise.

Pour commencer, le leader de l'Adjarie a fermé les frontières. Tout récemment, il a même déclaré que sa république ne participerait à la présidentielle en Géorgie, prévue pour le 4 janvier prochain, car il est, dit-il, impossible de préparer de vraies élections dans un délai aussi court.

Ainsi, les leaders de l'Adjarie, de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud se sont empressés de mener des consultations dans la capitale russe. Autrement dit, ils perçoivent une menace évidente pour leurs républiques respectives et font appel au garant de la stabilité dans leurs territoires. Tout au long des années 1990, le pouvoir géorgien central avec à sa tête Edouard Chevardnadzé avait plus d'une fois essayé de résoudre par la force les problèmes des territoires rebelles. A l'heure actuelle, les autonomies craignent que la nouvelle direction de la Géorgie n'essaie de faire la même chose.

Quoi qu'il en soit Moscou possède toujours un puissant levier d'influence économique sur la Géorgie. Il y a, par exemple, quelques mois à peine, le monopole russe "EES Rossii" (électricité de Russie) a acheté le réseau électrique de la Géorgie. Bien plus, la Russie y fournit aussi son gaz à un prix de faveur, prix que Tbilissi s'avère cependant toujours incapable de payer. Ses dettes augmentent. Et enfin, la Russie est sans doute le seul marché au monde pour l'écoulement des marchandises géorgiennes - les vins et l'eau minérale "Borjomi".

Les politologues en Russie sont unanimes à estimer que c'est justement maintenant qu'il convient de proposer à Tbilissi une assistance concrète à la solution de ses problèmes les plus aigus. Tout d'abord, Moscou pourrait contribuer au dialogue entre Tbilissi et ses autonomies, en les aidant à trouver une formule efficace de fédération. Ensuite, la Russie pourrait aussi participer plus énergiquement au redressement de l'économie géorgienne.

Néanmoins, pour le moment, la situation à Tbilissi reste incertaine.

Toujours est-il que les intentions de l'opposition géorgienne à l'égard de la Russie ne sont pas évidentes, bien que, ces derniers temps, ses leaders - Mikhaïl Saakachvili, Nino Bourdjanadzé et Zourab Jvania - aient d'ores et déjà plus d'une fois déclaré leur volonté de dialoguer avec Moscou. Il n'en est pas moins vrai cependant que Moscou se rappelle aussi leurs déclarations d'autrefois. Il est évident que d'ici le 4 janvier prochain, c'est-à-dire jusqu'au jour de la présidentielle en Géorgie, la nouvelle direction géorgienne ne se préoccupera guère de ses relations avec la Russie et même de ses propres autonomies.

Somme toute, les Russes ont plutôt une vision pessimiste de la situation actuelle en Géorgie. Pratiquement chaque parti politique géorgien possède ses propres formations paramilitaires, les nombreux réfugiés d'Abkhazie n'ont toujours pas organisé leur vie en Géorgie, l'appauvrissement continu de la population et l'isolement de divers territoires sont autant de facteurs capables de pousser la jeune direction inexpérimentée de la Géorgie à l'usage de la force pour régler la situation politique à l'intérieur du pays. Néanmoins, tout indique que Moscou a tout intérêt à faire tout ce qui est en son pouvoir pour que cela ne se produise pas.

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