Quel sera le monde une fois que les Américains auront quitté l'Irak?

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Par Dmitri Kossyriov, commentateur politique de RIA Novosti

Personne ne sait avec exactitude quand l'occupation américaine de l'Irak prendra fin, mais ce qui est patent c'est qu'elle arrive à échéance et que le retrait des troupes est la seule issue possible à l'impasse militaire, idéologique et politique dans laquelle l'Amérique se trouve actuellement en Irak.

Mais que se produira-t-il en Irak et dans l'ensemble du monde après ce retrait? Selon nous, la fin de l'épopée irakienne signifiera que nous nous retrouvons dans un monde nouveau, ressemblant comme deux gouttes d'eau à celui dans lequel nous étions après le 11 septembre 2001. Parce que les questions qui se poseront en cette nouvelle ère seront des plus inattendues.

Par exemple celle-ci: quelles seront pour l'Amérique (et aussi pour le reste du monde, Russie incluse) les conséquences de ce qu'au moment de leur départ les soldats américains seront comptables d'une longue liste de tués et de répressions à l'égard de la population civile irakienne?

Pour le moment peu de gens s'interrogent là-dessus parce que la collecte et la synthèse des faits de ce genre ne fait que commencer. Mais beaucoup sont déjà étayés documentairement.

Par exemple, le 10 novembre 2003, près de la ville de Mamudiya, des militaires américains ont donné une demi-heure aux propriétaires d'une ferme pour quitter les lieux, après quoi l'exploitation a été rasée par des F-16. Du 16 au 21 novembre 2003, quinze maisons d'habitation ont été détruites au cours d'une opération menée par les troupes américaines dans le secteur de la ville de Tikrit. En particulier, dans la localité de Hawada les habitants d'une de ces maisons ont eu cinq minutes pour l'évacuer avant qu'elle ne soit la cible de chars et d'hélicoptères.

A cet égard Amnesty International a demandé au secrétariat d'Etat américain à la Défense si la destruction de biens appartenant à des civils irakiens était une forme de châtiment collectif et si cette méthode d'intimidation de la population avait été officiellement autorisée. Selon les spécialistes de l'organisation de défense des droits humains ces actions violent les articles 33 et 53 de la Quatrième Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre. Etant donné que personne ne l'a abrogée, cela pourrait avoir des incidences juridiques pour les militaires américains et leurs chefs, même s'ils ne sont pas justiciables devant la Cour internationale, de la juridiction de laquelle les Etats-Unis avaient pris soin de se soustraire la veille du début de la guerre.

Seulement des faits comme ceux-là, il y en a beaucoup d'autres. Ils concernent notamment l'ampleur des opérations avec utilisation des chars, de l'aviation et de l'artillerie, qui ont été lancées en novembre dans plusieurs villes irakiennes: Badgad, Ramadi, Falluja, Baaquba, Samarra, Tikrit, Kirkuk... Selon des données fournies par le patron du Pentagone, Donald Rumsfeld, au cours de cette période il a été procédé à 12.000 patrouilles et à 230 rafles au cours desquelles 1.200 Irakiens suspectés d'actes illicites ont été interpellés. A Falluja c'est ce qui est arrivé à une femme et à ses six enfants. A Ramadi et à Tikrik dix-huit civils irakiens ont été tués, dix à Mosul, onze à Samarra et ainsi de suite. Ces chiffres ne doivent pas faire oublier que d'après les experts, quelque 55.000 personnes, dons 10.000 civils ont été tués au cours de la guerre proprement dite.

Les opérations que nous venons de mentionner ont été menées en plein mois de Ramadan. Pendant cette période de célébration des rites musulmans les Américains avaient accentué leur présence près des mosquées en faisant appel aux avions et aux hélicoptères de combat qui rendaient les prières inaudibles.

Il est évident que des gens véritablement soucieux de rester dans le pays et, qui plus est, de contribuer à y bâtir une vie nouvelle, n'auraient pas agi de la sorte. Ce sont là au fond des actes suicidaires. Mais toutefois parfaitement explicables. On peut comprendre ce que ressentent 130.000 soldats prêts à apporter la lumière de la démocratie à une population les attendant impatiemment et qui brusquement se retrouvent dans un milieu étranger et hostile.

Les experts militaires américains observent dans les troupes une fatigue psychologique de plus en plue marquée, un syndrome de la désolation et du désespoir: depuis le mois d'avril 24 suicides ont été enregistrés. L'attaque lancée le 21 novembre contre une patrouille américaine et au cours de laquelle trois Gi's ont été égorgés a eu un effet particulièrement accablant sur le moral des troupes.

La "désolation et le désespoir" ne sont probablement pas étrangers au fait que pour la première fois depuis la fin des actions vives en Irak des cibles terrestres situées dans le périmètre de Bagdad ont été frappées par des chasseurs tactiques F-15 américains basés à Qatar. A Tikrit les Américains ont engagé dans les rues de la ville tous les blindés dont ils disposaient, canons pointés sur le moindre attroupement de civils. On peut comprendre les militaires américains, la guerre a ses lois, le soldat ne peut rien faire d'autre dans une telle situation. La question, c'est probablement de savoir qui est responsable de cette situation.

Il y a fort à parier que dans quelques mois les grands moyens d'information mondiaux seront constellés d'informations de ce genre. Selon l'organisation internationale non-gouvernementale Iraq body count, qui analyse les pertes civiles, au 17 novembre 2003, l'occupation de l'Irak s'était soldée par 9.708 ressortissants de ce pays tués. Un chiffre qui nécessairement va augmenter. Des gouvernements commencent à se pencher sur cette question (ceux de la Grèce et la Malaisie, par exemple), mais bientôt elle se posera dans toute sa grandeur devant beaucoup d'autres: que faire face à tous les autres faits de ce genre? Se taire? Quelle est ici l'attitude de l'opinion?

Toutefois, représentons-nous la plus grande puissance économique et militaire au monde dans le rôle de défendeur dans d'innombrables procès intentés contre un prévenu international. Que se produira-t-il alors dans le système des relations internationales? Une situation similaire existait bien sûr pendant la guerre du Vietnam, mais celle-ci a pris fin au début des années 70. Aujourd'hui l'époque a quelque peu changé et personne ne sait réellement quelles en sont les règles du jeu.

Mais bien d'autres facteurs aussi peuvent intervenir. Par exemple, si dans moins d'un an les démocrates remportent la présidentielle aux Etats-Unis, ce sera une chose, c'en sera une tout autre si George W.Bush reste au pouvoir.

Dans le Washington post le premier des deux secrétaires d'Etat de Bill Clinton, Warren Christopher, écrit que les démocrates doivent regagner la confiance et la bonne volonté des alliés traditionnels avec lesquels l'administration Bush s'est conduite comme avec des raseurs, pour ne rien dire de plus. Pour Warren Christopher, dès le lendemain de la victoire des démocrates le nouveau président devra entamer une visite de "réconciliation" dans les capitales des plus importants partenaires des Etats-Unis (Ankara et Séoul tout comme Paris et Berlin). Washington s'est lancé dans une guerre préventive sans avoir démontré de manière convaincante que l'Irak constituait un danger pour notre nation et sans plan tant soit peu opérant sur ce qu'il fallait faire après la victoire militaire, et cela ne doit plus se réitérer, estime l'ex-secrétaire d'Etat.

Mais que se passera-t-il en cas de victoire républicaine? Annoncera-t-on officiellement le fiasco du projet conservateur dont un des éléments était la guerre en Irak, et le mépris manifesté par l'Amérique à l'égard de ses alliés "impuissants et manquant de poids"? Les pères de ce projet au sein de l'administration Bush - Paul Wolfowitz, Richard Cheney, Donald Rumsfeld - seront-ils mis sur la touche ou bien, ce qui est plus probable, mettra-t-on un bémol à leur politique dans l'attente de jours meilleurs?

Enfin, les pertes causées à la population civile irakienne pendant l'occupation américaine feront-elles l'objet de débats politiques? Seront-elles une arme entre les mains des démocrates dans leur lutte contre les républicains?

Ces questions sont sans réponses, mais au cours des mois à venir ils seront nombreux ceux qui se mettront à les rechercher.

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