Une particularité de l'économie russe - son "attachement" au long et rude hiver avec ses inévitables problèmes de logistique - devient particulièrement évidente ces jours-ci. D'une manière générale, l'hiver, en Russie, est visible partout, même le caractère de ses habitants en trahit l'existence. Le gouvernement commence à penser aux premiers froids bien avant les premières neiges. Le 11 septembre, les ministres se sont réunis pour examiner comment le secteur municipal se prépare à l'inévitable changement de saison. Depuis, le thème "hiver" ne cesse de gagner en popularité. On en parle partout, dans tous les bureaux, du Kremlin à la périphérie, et même les députés à la Douma, laissant de côté leur campagne électorale, lui consacrent une séance plénière spéciale.
Rien d'étonnant à cela. Des températures de moins 20 ne sont pas rares en Russie. Les deux tiers du pays sont ce qu'on appelle "les territoires du Grand Nord", d'accès difficile, peu propices à l'agriculture, en un mot peu hospitaliers.
Mais l'essentiel, du point de vue économique est qu'il y fait froid, et même très froid. Il faut donc chauffer. Et cette question n'est pas seulement un problème énergétique, loin de là.
Historiquement, la Russie a préféré les immeubles desservis par un immense réseau d'entreprises municipales et d'équipements collectifs. En URSS, construire des maisons individuelles n'était pas vue d'un bon oeil dans tous les cas, les gens s'installaient, l'exode rural aidant, dans des villes industrielles. Vers les années 1970, vivre dans un appartement individuel tout confort - eau, électricité, gaz, etc. - était déjà considéré comme une norme.
Les statistiques sont là pour rappeler que la Russie dispose à ce jour de 2,8 milliards de mètres carrés de logements. Est-ce beaucoup ou peu pour un pays de 145 millions d'habitants ? Un simple calcul montre que chaque citadin dispose de 19 mètres carrés de surface habitable. Ce qui n'est pas si mal. Mais les problèmes apparaissent là où on ne les attend pas. Le logement devient plus vétuste, au rythme du vieillissement des tubes de chauffage, des réseaux d'approvisionnement en gaz et en eau. A en croire le vice-premier ministre Vladimir Yakovlev, 290 millions de "mètres carrés" n'ont pas été remis à neuf depuis trente ans, et encore 250 millions représentent les primitives "khrouchtchevka", les HLM construits à l'époque où l'URSS était dirigée par Nikita Khrouchtchev, dans la seconde moitié des années 50, sont à démolir dans les années à venir. Le vice-premier ministre qualifie d' "absolument vétustes" 87 millions de mètres carrés de logements. Selon lui, ce chiffre augmentera de 20 millions de mètres carrés tous les ans.
Encore quelques chiffres cités par Yakovlev. Sur les quelque 52 000 entreprises municipales et équipements collectifs, près de 60% sont au bord de la faillite. Sur les quelque 400 000 ascenseurs, 170 000 fonctionnent tant bien que mal ou s'arrêteront prochainement. Enfin, 15 000 cuisinières à gaz sont à remplacer d'urgence. Comme toujours, les cuisinières font partie de la liste des équipements accordés gratuitement par l'Etat aux locataires.
L'explication est simple. Dans l'URSS paternaliste, les loyers étaient couverts, essentiellement, par le budget. Les logements étaient relativement neufs, et les monopoles de l'économie municipale, contrôlés par un Etat autoritaire, ne se décidaient pas à imposer à la population leurs propres règles du jeu. Ce système se disloque aujourd'hui sur le plan financier, mais les immeubles et les tubes sont ce qu'ils sont, adéquats à ce vieux système. L'ex-vice-premier ministre Boris Nemtsov, aujourd'hui leader de l'Union des forces de droite, affirme que la situation ne changera pas sans une réforme libérale urgente. "Le marché remettra tout à sa place, il faut aller de l'avant", a-t-il dit.
En effet, les lenteurs dans la réforme municipale coûtent vraiment trop cher aux Russes. Prenons le chauffage : tous les ans, on constate dans ce domaine les choses les plus invraisemblables. Par exemple, par grand froid, une ville entière peut rester sans chauffage.
En 2002, pour ne s'en tenir qu'à cette période, près de 107 000 pannes ont été recensées sur les réseaux d'approvisionnement en chaleur, plus de 400 000 locataires ont vécu dans des appartements non chauffés, confectionnant des fours ou se chauffant devant des feux de fortune à l'entrée des maisons. Vladimir Yakovlev ne cache pas que les pannes se poursuivent. "Elles ont lieu dans des centrales électriques et thermiques, sur tous les réseaux, grands et petits, d'approvisionnement en chaleur ou en eau", reconnaît-il. Déjà, des coupures ont été enregistrées à Sakhaline (Extrême-Orient), en Carélie (Nord-Ouest), dans les régions de Tchita (Transbaïkalie), de Vladimir et de Kirov (Centre).
Pour comprendre tout le sérieux avec lequel le gouvernement relève les défis de l'hiver, rappelons que le cabinet des ministres a institué un état-major chargé de contrôler la constitution des stocks de combustible. Le président du Comité d'Etat au Bâtiment, Nikolaï Kochman, un de ses participants actifs, dit que, pour passer l'hiver sans problèmes, le pays a besoin de 13,293 millions de tonnes de houille. Fin novembre, les deux tiers de ces quantités énormes étaient déjà prêts. Kochman peut reprendre haleine : les régions disposent de 45 jours de stocks. Même situation avec le mazout : un mois de réserve. Enfin, il n'y a pas longtemps, la campagne d'approvisionnement des régions arctiques s'est achevée avec succès. Il y a été acheminé du carburant et d'autres cargaisons pour 8,8 milliards de roubles (300 millions de dollars). Encore un peu et l'hiver fermera toutes les voies.
Mais les stocks constitués par le gouvernement, permettront-ils de chauffer la Russie, sans pannes ni coupures, pendant la saison froide ? Espérons que oui. Mais pourront-ils permettre de régler les autres problèmes du secteur des logements qui ont tendance à se manifester avec toujours plus d'éclat chaque hiver ?..