Les étudiants étrangers blessés lors de l'incendie qui dans la nuit du 23 au 24 novembre avait ravagé un foyer de l'Université russe de l'amitié des peuples (URAP) à Moscou quittent peu à peu l'hôpital. Cinq des 136 personnes encore hospitalisées sont dans un état grave. Le sinistre a fait 38 morts. Le Parquet de Moscou a ouvert une enquête.
Le maire de Moscou, Youri Loujkov, était resté sur les lieux toute la nuit durant. Plus d'une dizaine de magistrats-instructeurs avaient passé au crible le bâtiment sinistré. Le président Vladimir Poutine avait immédiatement été informé. Le chef de la diplomatie russe, Igor Ivanov, avait exprimé ses condoléances aux proches des victimes. Son ministère est en contact permanent avec les ambassades des pays dont des ressortissants ont été tués ou hospitalisés.
Quotidiennement, les grands moyens d'information publient les bulletins de santé des étudiants hospitalisés. Le thème de l'aide aux victimes est sur toutes les bouches. Les journées qui se sont écoulées depuis la tragédie ont montré que les Russes avaient été sensibilisés. Le lendemain de l'incendie des gens venaient déjà déposer des fleurs et se recueillir sur le lieu de l'incendie. L'aide humanitaire collectée par les Moscovites a pour les victimes pas moins de signification que l'aide officielle.
L'université a pris en charge les victimes (nourriture, fourniture de vêtements et de chaussures, argent de poche). On entend aussi leur verser des indemnités pour les biens perdus dans l'incendie et couvrir les dépenses afférentes au rapatriement des corps. Des élèves de la faculté de médecine de l'URAP sont au chevet des victimes. Une cure de réhabilitation est prévu dans un établissement ad hoc des environs de Moscou. Enfin, une nouvelle très importante pour de nombreuses victimes a été communiquée: l'Etat va allouer des fonds pour qu'elles puissent achever leurs études sans bourse délier.
L'instruction, qui dès le 1-er décembre avait entendu le ministre de l'Education, Vladimir Filippov, actuellement président du Conseil de tutelle et anciennement recteur de l'URAP, incombe la responsabilité à la direction de l'établissement. Le Parquet a déjà inculpé Dmitri Bilibine, recteur intérimaire de l'URAP, aujourd'hui démissionnaire, pour infraction aux règles de sécurité anti-incendie. Selon les magistrats-instructeurs, le bâtiment ne possédaient pas de signalisation anti-incendie ni de communication sonore, les étudiants étaient autorisés à se servir d'appareils électriques de grande tension alors que le câblage désuet n'y était pas adapté (l'établissement avait été construit en 1964-1965). Au mois de mars dernier les pompiers avaient inspecté le foyer et fait parvenir à Dmitri Bibiline un document prescrivant à la direction de remédier aux carences, mais rien n'avait été fait.
La principale thèse retenue est l'utilisation négligente d'appareils électriques. Les locataires qui occupaient la chambre où la tragédie a commencé - trois étudiantes du Mali, du Kenya et du Congo - avaient branché un radiateur. Lorsque celui-ci a pris feu, les jeunes filles n'ont pas réussi à éteindre les flammes et alors elles ont quitté le bâtiment.
Le ministère de l' Education va entreprendre des exercices d'envergure en vue de travailler le comportement à observer en cas de situation exceptionnelle dans les établissements d'enseignement et les foyers. Les instructeurs seront fournis par le ministère des Situations d'urgence. "L'enquête a montré que la plupart des victimes seraient encore en vie si elles avaient sû quel comportement adopter en cas de situation exceptionnelle, a relevé Vladimir Filippov. L'incendie a déclenché dans le bâtiment une panique générale qu'il était pratiquement impossible de maîtriser. Beaucoup de locataires du foyer ne connaissaient que quelques mots de russe.
Ce n'est pas un secret que certains locataires du foyer étaient arrivés en Russie pour faire autre chose que des études. Nombre d'entre eux étaient des illégaux qui vivaient là en versant un loyer. Cette situation est la même dans les autres foyers hébergeant des étrangers. Lors de chaque descente de police plusieurs dizaines d'illégaux sont interpellés.
La tragédie a particulièrement frappé les étudiants chinois: 17 morts et 36 hospitalisés. Pékin a réagi avec force et exigé la tenue d'une enquête minutieuse et la publication de ses résultats, le châtiment des responsables et le versement d'indemnités. Une revendication parfaitement légitime qu'il convient de satisfaire.
Pour ce qui est de l'instruction, elle n'a pas encore écarté la thèse de l'acte criminel. A Moscou, tout comme dans plusieurs autres mégalopoles européennes multiethniques, il existe des bandes de skinheads qui agressent les ressortissants des pays africains. Ce qui s'est produit peu après l'incendie a incité les enquêteurs à donner plus de poids à cette version: six étudiants noirs ont été tabassés tandis que la police a été prévenue - à tort heureusement - que deux bâtiments du foyer de l'université avaient été minés. Le Département de l'intérieur de Moscou a promis de tout mettre en oeuvre pour retrouver les auteurs de ces "terroristes du téléphone".
Cette thèse est plausible. Dans la société russe on prend de plus en plus conscience du danger que représente la montée des idées ultranationalistes parmi la jeunesse. Cependant, une autre leçon doit être tirée de cette tragédie. En Russie, beaucoup d'édifices, dont des établissements d'enseignement supérieur, sont tombés en vétusté et la parcimonie avec laquelle les crédits et les fonds privés sont alloués ne permet pas de les remettre en état. Dès que les universités et autres établissements d'enseignement supérieur disposent de ressources financières complémentaires, ils les dépensent pour augmenter les salaires des enseignants et les bourses qui, c'est notoire, sont généralement extrêmement bas. En d'autres termes, les réparations passent souvent au second plan.
Du 24 au 28 novembre, les pompiers ont inspecté 300 foyers moscovites. Dans 140 d'entre eux les normes de sécurité n'étaient pas respectées. Des incendies peuvent s'y déclarer à tout moment. 55 de ces établissements ont dû être fermés.
Un nouveau bâtiment va être érigé sur l'emplacement du foyer qui a brûlé. Lorsque cela sera fait, l'Université de l'amitié des peuples se trouvera dans une situation privilégiée par rapport aux autres établissements d'enseignement qui ne sont pas prêts d'être retapés.