Russie : le débat sur la rente

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par Youri FILIPPOV, RIA Novosti

La Russie est le plus riche pays du monde. Elle possède un tiers des réserves mondiales de gaz et de houille, 28% de celles de minerai de fer, 25% de celles de bois. Les pétroliers russes affirment que son sous-sol recèle jusqu'à 13% des réserves planétaires de pétrole et que ce chiffre est déjà, pour la moitié, confirmé.

Il est évident que les habitants d'un tel pays ne devraient pas avoir de problèmes matériels importants. Or tel n'est pas le cas. Selon les évaluations du Comité d'Etat aux Statistiques, un tiers de la population de la Russie vit dans la pauvreté et des millions de gens ont un revenu en dessous du minimum vital.

Sur cette toile de fond, on constate la prospérité des sociétés qui s'occupent de la production et de l'exportation de matières premières, des oligarques - Roman Abramovitch (pétrole), Vladimir Potanine (nickel), Mikhaïl Fridman (pétrole) et d'autres - qui sont riches non seulement à l'échelle de la Russie mais aussi à l'échelle mondiale. Leur fortune est évaluée à des centaines de millions, voire à des milliards de dollars.

Les travailleurs des entreprises productrices de matières premières n'ont pas non plus la vie dure. Le salaire moyen dans le secteur pétrolier est quatre à cinq fois supérieur à la moyenne nationale mais ce n'est pas parce qu'un ouvrier de chantier de forage travaille plus qu'un constructeur de matériel spatial, un chirurgien ou un professeur d'université.

Telle est la raison d'être de l'idée, de plus en plus répandue dans la conscience sociale, que c'est la rente des ressources naturelles, ce don de la Nature ou cette manne céleste qui ne dépend ni du travail ni du savoir-faire, pas même, tout compte fait, des investissements, qui permet aux producteurs de matières premières de bâtir leur "Etat de nantis dans l'Etat".

Les héros de ces discussions ne nient pas, généralement, qu'officiellement, selon la loi, les richesses naturelles du pays constituent la propriété commune et que chaque citoyen a le droit de prétendre à sa part du gâteau. Seulement ils n'étaient pas ces derniers temps pressés de le partager avec "les autres".

Le mécontentement sourd suscité par le partage injuste de la rente a existé dans le pays de tout temps mais la prochaine élection de la Douma (le scrutin est fixé au 7 décembre) a subitement mis ce problème au premier plan et en a fait le thème central des débats électoraux.

"Les ressources naturelles du pays doivent appartenir à tout le peuple", a déclaré le leader du parti "Russie Unie", Boris Gryzlov, un mois avant les législatives. Du coup, il s'est fait sacrer héros du jour. La cote de popularité de son parti est montée en flèche.

Auparavant, seuls les communistes étaient aussi catégoriques. Mais ils ont été et restent en opposition, leurs perspectives politiques demeurent très vagues et leur popularité est loin d'être incontestable. Tel n'est pas le cas de "Russie Unie", parti favori de la course à la Douma (les sondages sociologiques lui accordaient 35% des suffrages à la veille du scrutin), que le président Vladimir Poutine, lui-même très populaire en Russie, appelle son principal appui politique.

En bref, la position de "Russie Unie" est la suivante : les superprofits non mérités que les oligarques se sont vu accorder sous la présidence de Boris Eltsine doivent être prélevés et versés au budget national pour être employés à la réalisation des programmes sociaux, au développement des régions, à la modernisation de l'industrie nationale et à l'amélioration de sa compétitivité. D'autre part, ce sera un moyen de surmonter partiellement la pauvreté, l'une des tâches clefs assignées au parlement par le président Vladimir Poutine.

L'académicien économiste Dmitri Lvov, partisan depuis des années de l'idée de la nationalisation de la rente, affirme qu'elle suffirait pour doubler les revenus du budget national (ils se montent actuellement à 80 milliards de dollars environ). Il en résulterait une stabilisation politique et une puissante stimulation du développement économique par la réduction d'une bonne part de la pression fiscale, a son avis.

"Profitant de la rente la Russie pourrait renoncer à l'imposition du travail et du capital, abroger la taxe à la valeur ajoutée, annuler ou pour le moins abaisser sensiblement l'impôt sur les bénéfices, supprimer l'obligation des entreprises de faire des versements au fonds de retraites et exempter la grande masse de travailleurs de l'impôt sur le revenu", soutient Dmitri Lvov. Il se déclare persuadé que l'annulation des impôts traditionnels rendrait le climat dans le pays plus propice à l'investissement et permettrait de procéder à un renouvellement à grande échelle des immobilisations corporelles dont au moins la moitié est déjà devenue obsolète.

A l'appui de ses idées révolutionnaires l'académicien avance la thèse selon laquelle, en Russie, parmi les facteurs de production, le travail et le capital, qu'il propose de dégrever, n'assurent qu'un très faible pourcentage d'accroissement du PI. Surtout le travail, qui n'y entre pas pour plus de cinq pour cent, selon ses calculs. Le capital, en Russie, est plus productif et sa participation au produit intérieur brut est évalué à 20 à 25%, ce qui d'ailleurs n'est pas énorme par rapport à la force productive de la nature russe.

"La Russie vit de la rente. Autant dire que son budget doit être alimenté à soixante-dix pour cent par la rente", affirme l'académicien. Ses contradicteurs sont plus sceptiques. Le leader du parti "Iabloko" le docteur en économie Grigori Yavlinski est d'avis que lorsque l'académicien Lvov parle du doublement du PIB, il surestime les chiffres d'au moins un ordre de grandeur. Comme le repartage des superprofits serait vraisemblablement confié à la bureaucratie dont la propension à la corruption est largement connue, l'effet positif pour la population et pour l'économie pourrait s'avérer nul, selon Yavlinski.

D'autres difficultés existent également. L'une d'elles consiste, selon l'académicien Viktor Ivanter, en ce que même si l'Etat reprenait la rente aux producteurs de matières premières, il ne pourrait pas la "digérer", ne serait pas à même de l'employer avec efficacité. Il en résulterait une inflation galopante au lieu de la création de branches industrielles modernes. Le paradoxe consiste en ce que d'une part la Russie a besoin de finances pour investir mais d'autre part l'Etat, avec son modèle économique libéral, se dérobe à tout investissement d'envergure, estimant que les sociétés privées doivent en faire leur affaire. Par exemple les producteurs de matières premières, qui accumulent une partie énorme de la rente.

Malheureusement, ils ne sont pas pressés d'investir ou plus précisément ils ne veulent pas forcer la dose et mènent grand train au lieu de financer le développement de la production. L'annonce de l'acquisition par Roman Abramovitch, l'un des oligarques russes les plus riches, du club de football anglais "Chelsea" a fait le tour du monde. La presse décrit son yacht à cinq ponts qui lui a coûté 122 millions de dollars et son projet d'achat d'une station climatique en Suisse.

Pourquoi pas en Russie ? s'interrogent des millions de simples citoyens russes. La réponse est connue. Il n'y a pas en Russie d'entreprises aussi rémunératrices que celles qui produisent et exportent des matières premières. Aussi, ayant fait les investissements nécessaires dans leur secteur superproductif, les oligarques préfèrent-ils ne pas s'ingérer ailleurs. Il est possible que l'Etat, nolens volens, puisse être obligé d'intervenir à leur place car une fois la rente nationalisée - or c'est pratiquement décidé - il faudrait trouver un moyen d'employer les superprofits.

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