La conférence annuelle des cadres supérieurs de l'Armée et de la Flotte qui s'est tenue récemment à Moscou a été dominée par la position rigoureuse des hauts chefs militaires sur la modernisation des forces armées du pays.
Un comportement analogue a été observé le 2 octobre, lorsque la "doctrine Ivanov" a vu le jour, plus précisément le rapport intitulé "Tâches actuelles du développement des forces armées de la Fédération de Russie" présenté en octobre par le ministre de la Défense Serguei Ivanov. Prenant la parole à la conférence de Moscou, Vladimir Poutine, chef suprême des armées, a proposé aux généraux et aux amiraux, ainsi qu'aux membres du gouvernement, du Conseil de la Fédération (chambre haute du parlement russe) et du Conseil de sécurité qui participaient à la rencontre organisée au ministère de la Défense d'examiner les questions relatives à la réforme militaire "dans l'optique des objectifs stratégiques" examinés en détail en octobre.
Le rapport présenté par le ministre avait la même teneur critique. "Les carences dans la formation des effectifs et le mauvais état du matériel aéronautique font qu'aucun régiment d'aviation des Forces de l'Air et de la Marine de guerre n'est entièrement conforme aux normes avancées aux unités de disponibilité permanente", a déclaré Serguei Ivanov. "Cette année, l'état-major général et les commandants en chef des Forces de l'Air et de la Marine de guerre non seulement n'ont pas pu changer la situation, mais se sont avérés incapables de l'améliorer", a-t-il souligné. Le ministre de la Défense en a tiré la conclusion que tous les chefs militaires n'ont pas compris que les priorités de l'édification de l'armée ont changé, qu'ils doivent consacrer toute leur attention à ces questions. Faut-il prendre tout cela au sérieux? Une autre particularité des interventions prononcées à la conférence suggère la même question. De nombreux observateurs ont remarqué que le président et le ministre ont joué les rôles "du bon et du méchant juge". Le président a loué les commandants pour "l'organisation de la combativité des troupes, l'intensité de leur formation, la persévérance et la conformité aux normes actuelles". Serguei Ivanov les a critiqués pour les graves insuffisances et les imperfections constatées dans ces domaines, la faible discipline, le mauvais état technique des armements qui entraînent souvent des catastrophes et des avaries, la perte d'avions, de navires et la mort de gens.
En fait, il est difficile de trouver un chef militaire qui ne comprenne pas ce que doit être une armée moderne et quelles doivent être les orientations de son développement. Le problème principal réside non pas dans l'ignorance, mais dans la capacité financière et économique du pays de satisfaire les besoins croissants des forces armées en matériel de guerre et en armes modernes, en cadres bien formés, disciplinés et compétents. Lorsque l'Etat est incapable de satisfaire les besoins de sa propre armée, il reste à chercher les coupables parmi les généraux.
Quelques chiffres. L'armée et la flotte russes sont équipées, selon les données officielles, à 70-80 % d'armements et de matériel de guerre en bon état, la part des équipements modernes constituant moins de 20 %. Dans les armées des pays avancés, le rapport est inverse. Le processus de vieillissement du parc d'armements se poursuit, a reconnu le ministre de la Défense. Il est vrai que cette situation est due à l'absence de moyens appropriés d'entretien des armes et du matériel de guerre, a ajouté le ministre. C'est un argument valable.
Mais le problème essentiel, affirme le Comité de la défense de la Douma (chambre basse du parlement russe), réside dans les crédits insignifiants alloués aux travaux de recherche-développement, à l'achat d'armements et de matériel de guerre, ainsi qu'à leur entretien. L'année prochaine, ils seront portés de 34,22 % du budget de 2003 à 33,38 % du nouveau budget. Cela veut dire que la situation en ce qui concerne la préparation du matériel ne changera pas, quelles que soient les qualités professionnelles des généraux, des amiraux et de leurs subordonnés. Le Comité de la défense a noté dans son avis sur le budget-2004 que "les sommes affectées (à ce chapitre - V.L.) sont certainement insuffisantes, leur part dans toutes les dépenses pour la défense nationale doit être bien plus grande. Cela conduit au vieillissement moral et physique des armements et du matériel de guerre, à leur retard par rapport aux puissances militaires avancées du monde".
Il en est de même pour les sommes affectées à l'achat du combustible et des lubrifiants nécessaires pour les entraînements militaires. Elles ont diminué de 5 % pour le kérosène des avions, de 15 % pour le combustible et de 20 % pour l'essence des automobiles. Cela signifie, en conclut le Comité de la défense, que les pilotes de l'Armée de l'Air et de la Marine de guerre voleront au maximum 32 à 35 heures, alors que la norme est de 80 heures, les navires des forces navales se trouveront en mer au maximum 16 à 20 jours, alors que la norme est de 40 jours.
Le même problème concerne le recrutement sur contrat. Le programme fédéral finalisé de passage au recrutement sur contrat entrera en vigueur à partir du 1er janvier 2004. Il concerne 72 unités des forces armées (135 700 militaires), en premier lieu les unités de disponibilité permanente des Troupes terrestres, les troupes aéroportées et les fusiliers marins, ainsi que la 42e division d'infanterie motorisée stationnée en Tchétchénie.
Les soldats et les sergents recrutés sur contrat toucheront 6 300 à 6 500 roubles par mois dans les unités de disponibilité permanente et 15 000 roubles en Tchétchénie, les officiers recevront 3 300 roubles en sus de leur solde.
Mais il y a un problème: ces sommes n'incitent pas les civils qui se distinguent par de bonnes qualités professionnelles et morales à servir dans l'armée sous contrat. Même la 76e division aéroportée "expérimentale" de Pskov n'est pas encore entièrement complétée, bien que ce processus dure depuis un an et demi.
Pour créer une armée de métier, il faut probablement ou bien des sommes importantes, ou bien d'autres stimulants, par exemple, des logements de fonction. Le président russe a invité les généraux "à rechercher et à élargir ces stimulants en vue d'attirer dans l'armée de métier des hommes mieux instruits et ayant de bonnes qualités individuelles". Mais où les trouver, si 170 000 officiers sont des "mal-logés" et si le règlement de ce problème est inconcevable sans l'aide financière de l'Etat? se demandent les chefs militaires.
Le ministre de la Défense a reconnu que les conséquences de la grave crise du système traversée par le pays ces dernières décennies se feraient sentir longtemps, mais qu'il fallait savoir apprécier et dépenser raisonnablement les sommes que l'Etat et le peuple ont pu affecter à la capacité défensive du pays. Comment? Les généraux devront probablement en décider eux-mêmes sous le contrôle sévère du Kremlin et de ses représentants au ministère de la Défense. Y parviendront-ils? Réponse dans un an, à la prochaine conférence des cadres supérieurs des forces armées.